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Stagiaire embarqué

Si vous pensiez qu’un stage à Alpine Mag se résumait à une sinécure, voilà de quoi vous détromper. Horaires tendus, yeux rougis par le back-office, cerveau en ébullition et plus grave, virée engagée en Oisans (avec un gros sac) : voici le quotidien d’un stagiaire dans la presse, et plus précisément à la rédaction d’Alpine Mag, par un certain Arthur Lachat.

Dans les yeux du stagiaire, le journalisme est un monde nébuleux et romantique (avouons-le) qui consiste à se faire côtoyer informations factuelles et exercice littéraire pour taquiner son intellect et gratter celui des lecteurs. Après cinq ans d’études à Sciences Po Grenoble, quatre mois de stage en rédaction à Alpine Mag, c’est choisir de rester un peu rêveur, loin des collègues étudiants, parisiens d’emprunt ou de cœur, apprentis consultants, analystes, conseillers. Des jobs respectables aux intitulés opaques et aux contenus abscons. Journaliste, c’est le verbe au service de l’information, c’est raconter des histoires et faire passer des messages à travers, un peu comme quand on est enfant, mais en plus grand.

Le journalisme a un prix, incompressible, pour celui qui le fait comme pour celui qui le lit.

Il y a deux façons d’enculer les mouches : avec ou sans leur consentement, disait Boris Vian. Quatre mois de rédac’ à Alpine Mag, c’est le temps de mettre Boris Vian en pratique, quitte à faire boiter quelques mouches. C’est changer un de en le dans un chapô, retourner l’affaire dans tous les sens pour finir par adopter la première option dans l’urgence. C’est l’ambiance start-up tout en se moquant de sa novlangue, des stratégies bottom-up, top of mind, des grimpeurs à mains nus et autres outdoor adventurers bien instagrammables. Le pédiqueur de diptères made in Alpine Mag est en fait un professionnel qui s’interroge, précis et minutieux, en quête de perfection dans son domaine. La plume légère, vive et ferme, il reste aussi montagnard, donc libre.

Libre de s’offrir une virée dans les Écrins et de passer du bureau à l’ouverture d’un couloir ski aux pieds avec des pointures locales. Libre d’ouvrir la bière de 11h34 suivie de celle de 16h47 avec, parfois, pour se récompenser d’un nouvel abonné, un Burger King, entorse au régime de graineux que la rédaction ne partage d’ailleurs pas toujours. Libre aussi de penser décalé, de cultiver le pourquoi pas, d’aimer et de critiquer tout en même temps. C’est apprécier de bousculer le montagnard et son sacro-saint triptyque barbe-de-trois-jours/doudoune/boucle d’oreille, alors même qu’on arbore soi-même cet emblème de l’alpiniste mâle blanc cisgenre.

Stagiaire-rédacteur-modèle-skieur : content. ©Jocelyn Chavy

Stagiaire, c’est aussi apprendre que le journaliste a ses côtés sombres, que l’actu lui saute au visage en premier lieu et l’affecte forcément. On n’écrit pas sans s’imprégner du sujet, et un inconnu n’en est plus vraiment un quand on suit heure par heure sa déroute au fin fond de l’Himalaya. La nécrologie est un point final qui coûte à celui qui le rédige. Le journalisme a un prix, incompressible, pour celui qui le fait comme pour celui qui le lit. C’est du moins comme ça que cela devrait être. Internet, technologie sine qua non, est une baguette magique à double tranchant apprend le padawan journaliste. Le journalisme web est-il un journalisme au rabais ? Oublions la thèse/antithèse/synthèse chère à Sciences Po : la réponse est non.  Dématérialisation ne doit pas rimer avec démarchandisation. A l’aube de sa vie professionnelle (ne dites plus carrière, on change de métier au débotté désormais, et c’est tant mieux), le stagiaire se rend compte qu’il n’a jamais été aussi facile de produire du contenu, mais que vendre de la qualité dans le contenu est loin d’être aussi évident. L’impression malaisante que gloire ou déchéance d’un article repose parfois sur une ligne de code, un référencement SEO (Search Engine Optimization, le système de référencement des liens internet), un bout d’algorithme Facebook. Pourquoi passer des heures à échafauder des assemblages de mots quand une vidéo de chaton ou de bimbo accompagné d’un titre sensationnel garantirait un partage en masse ?

Quand il a choisi le journalisme, le stagiaire a forcément entendu de la bouche de professionnels, de profs, ou de collègues cette épitaphe laconique : « la presse est morte ». Parfois même il l’a lui-même admis. On lui a proposé des portes de sorties, des alternatives : « Fais-donc du référencement SEO, c’est l’avenir et très demandé en ce moment.» Pourtant il persiste, et il se rend compte que beaucoup persévèrent autour de lui. Pourquoi se donner tant de mal alors ? Sûrement que tout ce peuple de scribouillards conserve, comme le stagiaire, un fond de romantisme, entre idéalisme niais et réel espoir de créer du sens grâce à ses mots.

Merci Alpine Mag.