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Vivre en altitude, sans redescendre, vivre une expédition. Cet hiver une bande de copains est partie au coeur des Écrins. Sans avion, sans réseau, ils ont réinventé le voyage à la cime, et tracé leur chemin en pulka jusqu’aux couloirs et cols sauvages de l’Oisans. Reportage.

Tout a commencé par une boutade plus qu’un pari. L’idée ? Partir en expédition. Mais moins loin que d’habitude. L’équipe de The White CircleFrançois Kern, Rémi Loubet, Nacho Olmedo – sont rodés. Sibérie et Baïkal, Canada et Baffin, autant de destinations, de voyages rêvés et accomplis dans la grandeur des courbes et la solitude béate des camps enfouis dans la poudreuse. Jusqu’à ce printemps 2018 et la troisième expé, en Alaska cette fois. Celle qui a failli être fatale à Rémi. Trop de neige, un couloir qui dégueule, la vie qui ne tient qu’à un fil. Secours limite. Traumatismes, physiques et psychiques. Rémi, c’est le quatrième poumon de la bande, qui en moyenne en possède trois. Par tête. Bien classé à la Pierra Menta, ne vous attendez pas à le voir débouler avec des lattes en 65mm au patin s’il a neigé le mois dernier. Skis fats pour la glisse, la vraie, celle qui anime les cœurs et les cuisses. L’Alaska faillit être la dernière. Le dernier couloir. Le dernier sourire. La dernière expé. Une promesse de fin sur laquelle il fallait, d’une façon ou d’une autre, tirer un trait pour passer à la suite. Et puis il y avait cette idée qui trottait dans la tête de François, qui achète les topos de Volodia pour le papier et l’histoire, mais pas que. Les Écrins en plein hiver.

 

16 février. La caravane s’élance de Champhorent. Objectif la longue montée vers le Carrelet. ©Olivier Latouille.

Rémi Loubet en mode russe. ©Jocelyn Chavy

L’ombre gagne vite en hiver. Entre la Bérarde et le Carrelet, dans la wilderness des Ecrins.  ©Jocelyn Chavy

Si loin, si proche

Janvier 2017. L’hiver est timide. Le froid pointe son nez mais pas la neige. La route de la Bérarde déroule son ruban noir ou presque. Village désert, fenêtres barrées. Quelques draperies glacées nous font de l’œil. La curiosité nous fait marcher jusqu’au Plan du Carrelet. Plane, le Carrelet semble aussi calme que l’Ailefroide tempétueuse, aux vagues de rocher figées dans le silence. En poussant un peu plus loin, d’autres merveilles gelées achèvent de nous convaincre. Peu importe où se pose le regard, les pentes sont immaculées. Il faudra revenir. Prévoir de la nourriture, une logistique, car le cœur des Écrins est désert en hiver : et la route en principe fermée, couverte de neige de décembre à avril. Prévoir la quantité de nourriture, anticiper sur le matériel aussi, en laissant une cantine métallique planquée à la Bérarde.

L’expérience m’apprit que les bonnes choses de l’Univers ne le sont que suivant l’usage que nous en faisons.

Rémi Loubet pro de la cuisine. ©Jocelyn Chavy

Sous l’oeil de l’Ailefroide. ©Jocelyn Chavy

Une histoire dans l’histoire : l’accès par le haut et la Grave. Remontée à la brèche du Râteau devant l’Aiguille du Plat de la Selle.. ©Jocelyn Chavy

Février 2019. La date était fixée : le 16 février, nous larguons les amarres. Rémi et François font un aller-retour à l’automne, peu avant la fermeture de la route, ce qui permet de laisser des vivres et des tentes à la Bérarde. Un anticyclone massif se positionne sur la France. Le printemps s’invite en février. Ce lundi déjà trop chaud, plusieurs jours après les dernières chutes de neige, les trois compères et les premiers amis s’élancent. Première caravane qui ne doit pas être la seule, puisque l’esprit partageur leur a fait convier un groupe d’amis à les rejoindre. Quand ils veulent, s’ils le peuvent. Au cœur des Écrins, en hiver, il n’y a aucun réseau. Pas de téléphone, pas d’internet. Pour le moment la caravane s’élance du bout de la route, Champhorent, lourdement chargée malgré le dépôt de la Bérarde. Objectif : établir un camp Carrelet.

Tous nos tourments sur ce qui nous manque me semblent procéder du défaut de gratitude pour ce que nous avons.

Les pulkas sont de mise pour tracter tout le nécessaire à une expédition de deux semaines. En sus des amis fondateurs, se joignent Olivier Latouille et ses enfants jeunes adolescents. Peu après Champhorent quelques couloirs sont des menaces à ne pas négliger. Ensuite c’est calme, mais épuisant sous le soleil ardent. Une fois passé par la Bérarde pour récupérer les tentes, les vivres et l’essence, il faut encore remonter jusqu’au Carrelet. Peu avant celui-ci, un ressaut interdit le ski-pulka et oblige à porter les sacs un par un, s’enfonçant les pieds profondément dans la neige non transformée, avant de poursuivre. Six heures après avoir quitté Champorent, le Plan du Carrelet, 1909 mètres, est atteint. Il n’y a pas âme qui vive dix kilomètres à la ronde. À condition de revenir sur ses pas, sinon c’est beaucoup, beaucoup plus. Pas une trace, hormis, celles, furtives, des animaux qui survivent au plein hiver.

Ailefroide, face NO. Le glacier Long à droite. ©Jocelyn Chavy.

Le team Nacho, Rémi et François, avec Gabin et Marius et leur père Olivier. ©Olivier Latouille.

Isolement total

Dans tout voyage, a fortiori une expédition, le plus difficile est le premier pas. Se décider. Ne plus tourner autour du pot mais réaliser ses rêves, ou tenter de réaliser leurs promesses. Les Écrins tiennent les leurs. Aucun réseau. Aucune trace. L’isolement est complet, total, incongru. Cinq fois plus grand en surface que le massif du mont Blanc, le massif des Écrins reste plongé dans l’inconnu pendant les mois d’hiver. À une heure trente de Grenoble, une expédition est possible. Sans triche non plus : il faut en réalité deux à trois heures pour joindre un téléphone fixe à Champhorent. Par sécurité, les White Circle ont emmené un émetteur satellite dans leur sac. Envoi de SMS possible en cas de secours. Zéro bulletin nivo météo. Zéro discussion avec un routeur ou une petite copine. En hiver, les Écrins sont plus isolés que les Annapurnas. La vie s’organise. La neige encore froide, bien qu’irrégulière, tolère des départs relativement tardifs. La caravane dont Olivier et ses ados font une belle coche en skiant le col de Coste Rouge, dans l’ombre de l’austère face nord-ouest de l’Ailefroide. Le lendemain c’est du côté de la Pilatte que les amateurs d’hiver se baladent, jusqu’au col du Says. Les jours s’enchaînent et ne se ressemblent pas. En cette fin février les cascades de glace paraissent déjà entamées, bien trop fragiles. La neige ne colle guère dans les pentes raides qu’affectionnent Rémi, François et Nacho.

Le plus haut degré de sagesse humaine est de savoir plier son caractère aux circonstances, et se faire un intérieur calme en dépit des orages extérieurs.

Si vous voulez les conditions parfaites, cramez du mazout tous les jours aux quatre coins des Alpes en vous lamentant sur les fonds de vallées invisibles. Mais ne partez pas en expédition à deux pas de la maison. Où le mot-clé, pour paraphraser Christian Clot, est l’adaptation. Où le temps a une autre saveur. Une autre valeur. Se lever, aller chercher de l’eau. En faire fondre pour compléter les thermos. Piocher dans le tonneau de muesli, une invention qui sera sans nul doute brevetée bientôt. Regarder s’allumer progressivement le Rouget, toujours au soleil celui-là, puis une crête des Pics du Vaccivier. Secs aussi, mais peu importe : le glacier du Chardon et le col éponyme proposent une belle aventure, où il faut éviter les crevasses bleutées en empruntant des contrepentes pentues. Le regard se pose quelques minutes sur le Valgaudemar. Le téléphone reste muet. Les spatules se tournent vers l’ombre et la bonne neige du Chardon, pour un retour au Plan du Carrelet. Où, sur la trace du matin, l’on voit les traces du renard. L’après-midi passe en séchage, étirements, lectures, saucisson pendant qu’il y en a. Depuis combien de temps n’avez-vous pas fait la sieste ? Partez en expédition.

Le très Haut Vénéon en hiver. À l’extrême gauche, le couloir inconnu. A droite le Carrelet, à l’extrême droite, au fond, la Bérarde. ©Jocelyn Chavy.

Conditions

La semaine des ados est finie, une moitié repart vers le bas. Mais un soir, vers vingt heures, nuit tombée depuis longtemps, une paire de skis solitaire monte patiemment et fait une frayeur de spectre aux trois amis. Jérôme s’est décidé. Lui a franchi le pas, a mis dans son sac une bonne bouteille et du foie gras, et a traîné ses vingt kilos jusque là. Il est parti bien tard mais la surprise est là, la joie de partager les prochains jours. Une montée au glacier Long confirme ce qu’ils voyaient depuis le bas : trop de glace. Mais un glacier demi-Long, seuls au monde, vaut tous les autres. Grandes courbes. Et puis cette idée qui surgit en face : une gorge étroite qui se glisse entre parois et ressauts, un couloir inconnu. On verra. Le temps reste étrangement beau, ce qui laisse les amis dans cette schizophrène perspective : celle d’être béni des Dieux pour le moment, tout en réalisant que le Carrelet entouré de grands couloirs ferait un très mauvais refuge en cas de grosses chutes de neige. Ne pas savoir est un luxe rare si proche de la civilisation. Mais il faut de la bonne humeur et du foie gras pour ne pas trop s’en faire.

Nuits au Carrelet, sous l’Ailefroide. ©Jocelyn Chavy

Gioberney. ©Arthur Lachat

Chuck ? Check ! ©Jocelyn Chavy

Un matin, j’ai décidé de franchir le pas. L’anticyclone se poursuit, pour le malheur de la vallée de l’Arve, entre autres. Fini les atermoiements : avec Arthur Lachat nous bouclons nos sacs, et partons de la Grave et des remontées mécaniques : depuis le dôme de la Lauze nous basculons sur le glacier de Selle, et quittons les derniers skieurs par la brèche du Râteau. Immense, désert et immaculé, le vallon des Étançons paraît infini. La face sud de la Meije resplendit, le glacier Carré paraît, de loin, réparé. Les cimes défilent. Les spatules plongent dans l’ombre de la Bérarde à trois heures de l’après-midi. Pas âme qui vive. Pas de traces récentes alors que nous remontons, refroidis, le vallon du Carrelet. Sont-ils en forme ? Sont-ils partis dormir à la Pilatte ou ailleurs ? Nul n’a pu communiquer. Et puis, soudain, au milieu de la pinède de pins à crochets du Carrelet, les voilà. Pantalons en duvet, vestes idem ouvertes sur t-shirt. Un demi-igloo protège la cuisine. La joie profonde de nous accueillir. Notre propre béatitude de les retrouver, barbus mais pas perdus. Les petits bonheurs d’étaler le foie gras sur du pain frais. On se retrouve au bout du monde, au milieu du massif le plus sauvage des Alpes. Heureux.

Le couloir nord des Bans, transformé en goulotte. ©Jocelyn Chavy

Le couloir inconnu, sous le col du Chéret. Un des 3 skieurs visible tout en bas. ©Jocelyn Chavy

Le couloir inconnu

Sept heures du matin. Prévenus par nos soins au préalable, les gardes du Parc des Écrins en ont profité pour nous rendre visite. Ils vont aller skier le col des Avalanches. Comme tous les matins, Rémi prépare le réchaud, François le petit déjeuner. De leur côté, l’idée a fait son chemin. Le projet final a germé. Celui du couloir inconnu, situé sous le col du Chéret. D’une hauteur de six cent mètres, il est fermé au tiers inférieur par un énorme bloc formant paroi, et couperet par la même occasion. Mais qu’à cela ne tienne, avec Arthur ils emmènent une poignée de pitons, et une corde cinquante mètres qui s’ajoute aux deux fois trente prévus. Mieux vaut voir large, d’autant qu’en l’absence d’informations, nul ne sait où sera établi le relais de rappel. De mon côté je remonte le ravin de Cloute Favier de l’Ailefroide puis sous le glacier Long pour avoir une vue parfaite du couloir inconnu – des réaliser les photos que vous voyez ici. Après avoir contourné la grande barre sous le Pic du Says, les trois skieurs s’approchent du couloir inconnu, sous le col du Chéret. La neige est plutôt bonne, mais pas dénuée de pièges et de parties en neige dure. Le couloir présente un goulet étroit, qui débouche sur la partie à 50° suspendue au-dessus du bloc. Aucune erreur n’est possible. Chacun skie à son tour, propre, et s’attend, protégé sur l’une des rives. François déniche un gros becquet et n’a pas besoin de sortir le marteau-piolet pour fixer le rappel de quarante mètres. La suite perd en raideur et surtout en exposition. Le cône relâche les trois compères et moi mon souffle après ces deux heures trente de concentration. Une première, et une belle première a priori, qui comble Rémi : « pouvoir skier un couloir comme celui-ci est un aboutissement. Celui de l’expédition. Il fallait venir vivre ici, se rendre compte, prendre le temps d’observer, skier les jours précédents, pour que cette journée arrive, et se déroule de cette manière, parfaite ». Entre l’après-midi terrasse au refuge du Carrelet et la soirée, on achève les saucissons, les blagues et la vodka, qui, sachez-le, ne gèle jamais.

Rémi Loubet signe sa courbe. ©Arthur Lachat.

Dans l’inconnu. ©Arthur Lachat

Rémi Loubet dans la gueule du loup. ©Jocelyn Chavy.

La crainte du danger est mille fois plus terrifiante que le danger présent.

François sous l’oeil de Rémi. ©Arthur Lachat

François Kern se dévoue pour le rappel. ©Arthur Lachat

Ainsi nous ne voyons jamais le véritable état de notre position avant qu’il n’ait été rendu évident par des fortunes contraires, et nous n’apprécions nos jouissances qu’après que nous les avons perdues.

Dernier jour. Les pentes au soleil, y compris celles de Cloute Favier, ont une fâcheuse tendance à partir en quenouille, format fin du monde. Le réchauffement climatique frappe, y compris en plein hiver, au cœur des Écrins. Les compères descendent, les pulkas aussi chargées que le cœur léger. Nous aussi, mais par un détour, démesuré, sublime et sauvage, par le col de la Lavey. Mais ce n’est qu’une autre histoire parmi celles de cette expédition. Des amis qui y ont cru. Des amis rassérénés. Régénérés par les Écrins. Robinsons volontaires. Sous la présence magnétique de l’Ailefroide, rêves éveillés et terreurs nocturnes d’alpinistes. Bercés de pics sauvages et de solitude. Seuls sous des milliards d’étoiles enfin visibles. Entourés de neige, de roc et d’autres amis. Si loin, si proches.

Dans le couloir François Kern se lâche. . ©Arthur Lachat

La Cordée, bar si bien nommé de St-Christophe en Oisans. ©Jocelyn Chavy

Les citations en exergue sont de Daniel Defoe, Robinson Crusoé, 1719.

À SUIVRE : Robinsons des Écrins, la traversée

 

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