Silvo Karo récompensé du Piolet d’Or Carrière 2022

Le dernier des « 3 mousquetaires de l'alpinisme slovène » honoré

Silvo Karo. ©Marko Prezelj.

Le 14ème Piolet d’Or carrière Walter Bonatti, qui sera remis à Briançon fin novembre prochain, est attribué au Slovène Silvo Karo, 61 ans. Figure du grand alpinisme dans les années 1980, catalyseur de l’alpinisme slovène moderne, Silvo Karo a ouvert des plus difficiles itinéraires de Patagonie, au Cerro Torre, au Fitz Roy, à la Torre Egger. En Himalaya, son ouverture en plein cœur de la face ouest du Bhagirathi III, en 1990 avec Janez Jeglič, marqua durablement ses pairs. Portrait d’un alpiniste resté simple, toujours souriant et énergique.

Dans les années 1980, les alpinistes slovènes ont commencé à prendre le monde d’assaut. Plus tard, confiants dans leur grande habileté et endurance pour grimper léger, ils deviendront célèbres pour leurs ascensions très audacieuses et rapides, réalisées la plupart du temps dans un style impeccable sur des terrains techniquement difficiles. 

Tous ont profité d’un terrain d’entraînement fantastique : les Alpes juliennes abritant notamment le Triglav et sa face nord calcaire et raide haute de 1000 mètres. En raison de la taille réduite du pays (un État déjà très autonome avant même l’éclatement de la Yougoslavie), les montagnes sont à la portée de presque tout le monde. Elles présentent une arène complexe de pics calcaires, avec d’imposantes parois qui ne sont pas toujours en très bon rocher. Les conditions hivernales sont rudes, ce qui permet le développement de la maîtrise du rocher, de la glace et du mixte.

Le Triglav et sa face nord, emblématique de l’alpinisme slovène ©MR

Karo, Knez, Jeglič : les 3 mousquetaires de l’alpinisme slovène

Silvo Karo a grandi dans une ferme au-dessus du village rural de Brdo, au nord-est de Ljubljana, et a commencé à grimper à 17 ans. Il s’est rapidement lié à Janez Jeglič et à Franček Knez, plus âgés et plus expérimentés, et le trio a ensuite gravi de nombreuses nouvelles voies ensemble, dans le pays et à l’étranger. Ils sont affectueusement connus sous le nom des « Trois Mousquetaires » de l’alpninisme slovène.

Les points d’orgue de la carrière de Silvo sont probablement les premières ascensions réalisées en faces Est du Fitz Roy (1983) et du Cerro Torre (1986), ainsi qu’au beau milieu de la face ouest du Bhagirathi III (6 454 m, Inde, Garhwal), cette dernière étant largement reconnue à l’époque comme l’ascension technique la plus difficile de l’Himalaya indien. Ces ascensions ont été réalisées avec Janez Jeglič – et seulement lui au Bhagirathi – au cours de leur association qui durera 10 ans; Karo considère lui Psycho Vertical (Jeglič-Karo-Knez) en face sud-est du Torre Egger comme la plus belle nouvelle voie qu’ils aient gravie en Patagonie.

Dans la Directe de l’Enfer au Cerro Torre ©Coll. S. Karo

La ligne de Peklenska Diretissima (ou Hell’s direct, La directe de l’Enfer), ouverte en face E du Cerro Torre, en 1986. 900 m, 95°, 7a+, A4, M6.  (Photo Aymeric Clouet)

L’ouverture en face ouest du Bhagirathi III, du 2 au 7 septembre 1990, avec Janez Jeglič. ED+, 1300 m, 85°, A4 (Photo Marko Prezelj)

Fitz Roy, face E. Hudičeva Zajeda (Devil’s Dihedral), 900 m, 90°, 6a, A2. Ouverte jusqu’au col du pilier Goretta avec F. Knez and J. Jeglič (1983).

Silvo possédait toutes les compétences dont on avait besoin en montagne.
Rolando Garibotti.

On pourra aussi noter l’ouverture d’une nouvelle voie – inachevée non loin du sommet – au Yalung Kang, antécime du Kangchenjunga, et la troisième ascension de Rolling Stones aux Grandes Jorasses en 1985. Ou encore des temps d’ascension canon pour l’époque : Salathé Wall à El Cap en 10h25min. et la face nord-ouest directe du Half Dome en 11h20min. (1996), l’arête sud-est intégrale du Cerro Torre en 28 heures (2005) et la première ascension à la journée d’Eternel Flame, à la Tour sans Nom de Trango (2006).

Rolando Garibotti écrit : « Quand j’ai rencontré Silvo, il était dans la force de l’âge – 70 kg de motivation et de capacité à décider, peu de paroles et que de l’action. Au cours des années qui ont suivi, nous avons réussi à faire cordée en un bon nombre d’occasions, au Yosemite, en Patagonie et ailleurs. Grimper avec lui, c’était comme tricher. Il possédait toutes les compétences dont on pouvait avoir besoin en montagne. À lui tout seul, il était meneur de cordée pour ouvrir les longueurs les plus dures, porteur pour les charges lourdes et secouriste en cas d’accident. Il avait l’énergie d’une locomotive, et il y avait quelque chose de très rassurant dans sa façon de marteler les pitons : le rocher le suppliait d’être indulgent. Quelle que soient les conditions, face à un objectif qui lui tenait à coeur, sa détermination était inébranlable. C’est un homme honnête, sans arrière-pensée, pour lequel j’ai toujours eu un énorme respect. Certaines de ses ascensions font partie de la légende et ont inspiré les grimpeurs du monde entier. Il a laissé une empreinte indélébile sur cette pratique ».

En 2007, Silvo Karo a fondé le festival du film de montagne slovène, dont l’objectif est de favoriser la production d’oeuvres et de populariser la culture montagne. Il reçut enfin en 2010 l’Ordre du mérite – avec Knez – des mains du président slovène Danilo Turk, pour leurs carrières en montagne, la réputation de l’alpinisme slovène et de la Slovénie dans le monde entier.

Sur le pilier des Italiens à l’aiguille Poincenot (900 m, 6a+ A3), avec Andrej Grmovšek (2005). ©Coll. Silvo Karo.

Bivouac sur le pilier des Italiens à l’aiguille Poincenot, avec Grmovšek. ©Coll. Silvo Karo.

Avec ce Piolet d’Or carrière Walter Bonatti, le Slovène Silvo Karo succède à Yasushi Yamanoi (JAP, 2021), Catherine Destivelle (FRA, 2020), Krzysztof Wielicki (POL, 2019), Andrej Stremfelj (SLO, 2018), Jeff Lowe (USA, 2017), Voytek Kurtyka (POL, 2016), Chris Bonington (GB, 2015), John Roskelley (USA, 2014), Kurt Diemberger (AUT, 2013), Robert Paragot (FRA, 2012), Doug Scott (GB, 2011), Reinhold Messner (ITA, 2010)  et Walter Bonatti (ITA, 2009).

 

Article écrit avec le concours de Lindsay Griffin. 

À lire

Rock ‘n’ Roll on the Wall – L’autobiographie de Silvo Karo (2020), également l’histoire des « 3 mousquetaires slovènes » avec Franček Knez et Janez « Johan » Jeglič. 25 €. Se procurer le livre.

Le regard de Kilian Jornet : « Il fut un temps où l’alpinisme voyageait des décennies vers le futur et où émergeaient des grimpeurs qui ne savaient pas ce qui était impossible, escaladant les faces les plus impressionnantes aux quatre coins de la planète. Silvo Karo était la figure principale de cette génération slovène qui a porté l’alpinisme à un niveau supérieur, inspirant les générations à venir. Lire ce livre, c’est plonger dans les histoires de ces ascensions et avoir l’impression d’en faire partie… »

 

L’étoffe des géants, de Bernadette McDonald aux éditions Nevicata (2017), ou la saga de l’alpinisme slovène. Lire notre article.

154 Shares
Copy link