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Deuxième prix du premier concours de récits du Festival du film d’aventure de la Réunion, cette histoire de traversée en paddle de l’île Maurice à la Réunion est une celle de la détermination et de l’abnégation. La démonstration aussi que parfois, le diable se cache dans les détails, comme l’a appris Arnaud Delerive, à ses dépens.  

Je me souviens très bien de ce jour de fin 2011 où, pour échapper à la Crise requin qui débutait et bousculait ma passion du surf, je suis monté pour la première fois sur un SUP, un stand up paddle. Je me souviens de cet éblouissement, de cette révélation, ramer debout c’est un peu comme marcher sur l’eau. Tout de suite j’ai pensé que cet engin minimaliste pourrait me faire traverser les 175 km qui séparent l’Ile Maurice de l’Ile de la Réunion, ma terre d’adoption depuis 30 ans.

Très vite j’ai découvert qu’avec ses multiples déclinaisons, le SUP pouvait me faire surfer nos vagues de récif, voyager et surtout être libre au large des côtes, porté par les alizés.

La traversée entre les deux iles soeurs c’est un peu un mythe, une sorte de Graal pour tous les amoureux de la mer et de la glisse à la Réunion. Elle en fait fantasmer beaucoup mais finalement très peu tentent l’aventure, la plupart sont rebutés par l’engagement, la logistique, les démarches administratives. En stand up paddle ce serait une première.

© Arnaud Delerive

Je ne vois pas ça comme un exploit sportif
mais plutôt comme une sorte de voyage initiatique.

Près de trois ans plus tard, après avoir sillonné les côtes de la Réunion en tous sens et beaucoup appris en compagnie de quelque passionnés de la pagaie au large, l’idée a tourné à l’obsession. Je ne vois pas ça comme un exploit sportif mais plutôt comme une sorte de voyage initiatique.

J’annonce ma décision à Cathy, ma femme et partenaire de jeux dans les airs, en montagne et en mer : je vais tenter la traversée en fin de cette année 2014, au début de l’été austral. C’est la période où j’ai le plus de chance de trouver les conditions météo favorables : il me faut un petit vent de Nord -Est pour être vent arrière (le SUP déteste le vent de travers ou de face), une mer pas trop forte (l’ocean indien est réputé pour sa rudesse) et une température supportable de jour comme de nuit. J’estime alors qu’il faudra entre 35 et 40 heures de rame et probablement passer deux nuits en mer.

Mon idée est de traverser sans assistance et ça, ça ne plaît pas du tout mais alors pas du tout à Cathy ! Après plusieurs semaines de discussions souvent houleuses, je finis par me rendre à l’évidence, je ne suis pas seul, j’ai une femme, des enfants,… bref, comme toujours dans la vie, il va falloir faire des compromis. Il y aura donc un bateau de sécurité, mais il se tiendra à plusieurs kilomètres de distance et nous pourrons communiquer par radio VHF ou téléphone satellite. Reste à trouver le bateau. Le réseau des amoureux de la mer fonctionne à merveille : Dominique Blasin, retraité et aventurier au grand coeur, propriétaire du Cuba Libre, voilier de 10,5m, me contacte et le courant passe tout de suite.

© Arnaud Delerive

© Arnaud Delerive

Sa rencontre résout du même coup le casse tête du transport de mon stand up paddle vers l’Ile Maurice : j’ai fait venir une merveille taillée pour la rame au large, une SIC F16 d’occasion de 4,9 m équipée d’un gouvernail, un régal pour surfer la houle du vent, mais beaucoup trop grande pour rentrer dans la soute d’un avion. Reste à constituer l’équipe, car ce genre de projet est impossible à mener seul.

Jérôme Vivier Merle, marin enthousiaste et au sang froid à toute épreuve, sa fille Marie toujours de bonne humeur et Cathy, à fond comme d’habitude, complèteront l’équipage. Bloodi, mon pote de 30 ans, multi traverseur en windsurf et kite, me coachera pendant la période de préparation et sera précieux pour les contacts à Maurice. On pourra s’appuyer sur François « Amiral » Bellon et Patrice « Captain » Blanchard, pour leur expertise météo. Mon frangin Thierry assurera l’assistance à terre à la Réunion. Daniel Tessier de Locatrack974, passionné et super disponible prend en charge la partie géolocalisation. Enfin je sais que je peux compter sur Jeannot Labastie et Dominic Henri pour la logistique à Maurice. Le 4 décembre, après 2 jours de voile, nous atteignons l’Ile Maurice.

La navigation au près dans la mer formée me rappelle au passage que je suis sensible au mal de mer, mais je ne m’inquiète pas plus que ça pour la suite, le mal de mer en SUP c’est impossible… Après 10 longs jours d’attente, mis à profit pour régler les deniers problèmes administratifs et logistiques, enfin une fenêtre météo favorable se présente : départ dimanche 14 de la Pointe du Morne pour 175 km de rêverie solitaire, destination Sainte Rose.

Il était temps : la pression commençait à être pénible, et passer des heures chaque jour à regarder les modèles météo sur internet et à discuter par skype avec mes routeurs finissait par être usant, renforçant ma propension naturelle à douter.

© Arnaud Delerive

Vers midi, après le contrôle de l’immigration négocié près de mon lieu de départ, je prends la mer par la passe du Morne escorté par quelques SUPeurs locaux. Enfin la libération ! Mon paddle est lesté de 30 kg de matos : 20 litres d’eau, de la nourriture pour 3 jours, 2 pagaies, 1 gilet de sauvetage, 1 veste néoprène, 1 répulsif électromagnétique anti-requin, 1 leash, 1 téléphone satellite, 1 radio VHF, 1 GSM, 2 GPS, 1 compas, 2 lampes frontales étanches, 1 feu à main laser…

Contre toute attente, la mer est très formée : de la houle du vent de nord-est se croise avec une houle australe de sud ouest. Je me fais bien chahuter et je suis assez inquiet, si ça doit durer comme ça longtemps ça va être compliqué. Après 4 heures de rodéo, je sors de l’influence de l’Ile Maurice et à mon grand soulagement la mer s’organise. Je peux surfer la houle du vent et je file à 8km/h de moyenne sans forcer, le pied ! Je suis libre, loin de tout, en paix, heureux. C’est exactement ce que j’étais venu chercher. Une sorte de méditation XXL, de transe océanique. Je me dis alors qu’avec des conditions pareilles je vais boucler en moins de 30 heures.

Et puis … La nuit tombe, très noire, menaçante, avec des nuages denses. La lune ne se lève qu’à minuit et la mer est toujours bien agitée. Je n’arrive plus à rester debout, les chutes s’enchainent. Alors je m’installe pour déguster une barquette de sauté mine, ces délicieuses nouilles chinoises qu’on trouve partout à Maurice.

Catastrophe ! Avec la chaleur d’enfer en cette saison les nouilles ont tourné et j’attrape immédiatement le mal de mer. Oui le mal de mer en SUP c’est possible ! J’enchaine les vomissements. Moi qui suis d’un naturel minutieux, à vérifier, re-vérifier tous les détails, moi qui, au travers de ma longue expérience des sports d’endurance, connaît parfaitement l’importance de l’alimentation, je suis complètement passé à côté du sujet : la veille au soir je n’avais pas mis au frigo les barquettes de mines encore chaudes et surtout je n’avais rien prévu pour les tenir au frais sur mon embarcation. Sous les tropiques ça ne pardonne pas !

© Arnaud Delerive

© Arnaud Delerive

Je chavire à plusieurs reprises

La nuit est un calvaire, ceux qui sont sujets au mal de mer savent de quoi je parle, cette envie de mourir qui vous envahit et peut vous faire perdre toute lucidité. Je suis épuisé, mais avec les 8-10 noeuds de vent arrière j’avance doucement sur le bon axe sans rien faire. J’alterne des séquences de rame assis avec des moments de somnolence, régulièrement interrompus par des vagues froides qui me trempent malgré ma veste en néoprène. Je chavire à plusieurs reprises et remettre l’embarcation et son chargement à l’endroit dans la nuit noire m’envoie à chaque fois une bonne dose d’adrénaline.

Au petit jour le vent disparaît et ne reviendra plus de toute la traversée. La houle, elle, est toujours bien présente dans mon dos. Mais je n’y crois plus. Nauséeux , sans force, incapable d’avaler quoique ce soit, j’ai le moral à zéro. Je me décide à appeler le Cuba Libre par téléphone satellite, ils sont à 5 km de moi, je leur demande de se rapprocher et de m’apporter un patch de scopolamine pour faire passer le mal de mer. J’ai abandonné l’idée d’autonomie, mon eau est à 40° et pue le plastique, je me laisse ravitailler par Cathy en eau fraiche, coca frais et quelques nouilles dans un bouillon. Le Cuba Libre me suit désormais à quelques centaines de mètres. Je me remets debout mais, épuisé, je suis obligé de faire une pause allongé toutes les 20 minutes et ma vitesse moyenne descend très bas, heureusement le courant est favorable. Je sais qu’il faudra 6 heures pour que la scopolamine produise son effet, qu’il faut faire le dos rond en attendant.

Effectivement, mon état s’améliore en milieu de journée. Toujours faible je dois m’allonger très souvent sur mon SUP, cuit par le soleil qui tape fort, mais j’ai retrouvé un peu de moral. J’ai beaucoup de mal à m’alimenter : sur les 40 dernières heures je n’avalerai en tout et pour tout que 3 bananes, un petit bol de pâtes dans un bouillon et guère plus de trois litres de liquide. Incroyable les ressources dont notre corps dispose !

Mais j’avance et les kilomètres défilent, lentement mais surement, par objectifs de 2-3 km à la fois. J’ai laissé de côté mon objectif final et me contente d’objectifs intermédiaires. La barre des 100 km est une vraie victoire. J’exulte en apercevant enfin la Réunion et son chapeau de nuages.

© Arnaud Delerive

il reste 30 km,
et je me mets à vraiment y croire

La nausée me maintient dans un état second mais je m’efforce de savourer ces moments que je sais exceptionnels. Chaque rencontre d’animaux est un événement rare car dès qu’on s’éloigne des côtes on est rapidement au dessus de grandes profondeurs et la mer est alors un véritable désert. Ces deux magnifiques dorades coryphène aux reflets bleu métallique qui me passeront entre les jambes sont gravées dans ma mémoire tout comme cet oiseau venu se poser sur ma jambe pendant une de mes nombreuses pauses.

Au soir du 2ème jour j’arrive en vue du but, il reste 30 km, et je me mets à vraiment y croire. Vers minuit, alors que je n’avais pas vu un seul nuage de la journée, un orage dantesque éclate sans prévenir : des trombes d’eau, des éclairs de partout, les détonations assourdissantes de la foudre, le vent fort qui tourbillonne. Je ne sais plus où j’habite. Cramponné à mon embarcation, j’ai les yeux rivés sur mon compas éclairé par ma frontale pour essayer de garder mon cap. Le Cuba Libre me tourne autour pour ne pas me perdre et l’équipage est super stressé. Quand Dominique me crie que c’est trop dangereux et qu’il faut que je monte à bord, je refuse tout net !

Renoncer à 30km du but ? Jamais de la vie ! Et de toutes façons la manoeuvre aurait été très délicate dans cette mer en vrac. Enfin, après deux heures interminables, l’orage s’arrête aussi brutalement qu’il avait éclaté et le ciel se nettoie laissant apparaître une voie lactée exceptionnellement lumineuse. La surface de l’eau se transforme en miroir. Epuisé, j’alterne alors des périodes de sommeil profond sur mon paddle, emmitouflé dans ma veste, avec des moments de rame assis contre le petit vent de terre qui s’est levé après l’orage.

© Arnaud Delerive

Quand le jour se lève il reste 20 km. Pas un nuage et une mer d’huile. Avec ma technique de repos toutes le 20 minutes, ces 20 km me paraissent une éternité mais j’ai bien conscience qu’il faut que je savoure ces derniers instants face au spectacle grandiose du volcan et de la côte sauvage de l’Est.

Cathy saute du bateau avec un SUP gonflable pour m’accompagner, on retrouve quelques potes venus à notre rencontre en SUP et en bateau. Que c’est bon ! A 11h, après 47 heures de voyage, je quitte enfin mon stand up paddle pour la terre ferme. Ça tangue ! Accueilli par les amis et la famille, je me laisse submerger par l’émotion.

Je me fais rapidement confisquer par la presse qui m’attendait. Surexcité et tenu éveillé par les nerfs, je décline poliment l’invitation au JT du soir. Je réalise doucement que ça y est c’est fait. Et c’est tant mieux parce que, honnêtement, j’en ai bavé. Comme me l’a écrit mon ami Renaud : « plus rien ne pourra m’enlever ce que j’ai vécu, pour le restant de mes jours c’est à moi… »

Merci, merci à toute l’équipe et à tous ceux qui m’ont aidé ! Sans eux je n’y serais sans doute pas arrivé. Ce projet que j’avais d’abord égoïstement imaginé solitaire s’est transformé au fil des échanges et des réflexions en un vrai projet d’équipe avec de belles rencontres. C’est le partage qui rend les choses belles… Sans doute la leçon la plus importante que cette aventure m’aura offerte.

© Coll. Arnaud Delerive

© Arnaud Delerive

Organisé par le Festival du film d’aventure de la Réunion, ce concours de récit d’aventure a été rendu possible grâce à ses partenaires.

 

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