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De la soupe 2.0

De temps à autre, j’observe vivre Noa. En montagne, au dehors et partout où sa curiosité le mène. Je ne suis pas jaloux de ses 17 ans, c’est tout de même un sacré bel âge ; sur l’instant, on ignore qu’ils ne sont pas éternels et c’est sans doute mieux ainsi.
Noa s’intéresse à ce que les anciens pensent des gens de son âge. D’habitude, les jeunes s’en moquent ou alors, c’est pour mieux se construire, contre. Là, non, Noa voudrait comprendre.
Comprendre, entre autres choses, pourquoi, chez les vieux, il est si de bon ton de moquer les réseaux sociaux. Chacun y va de son effet de manche contre ces réseaux pour asociaux. Ces machins seraient le royaume des proximités en carton, de la vacuité, de l’inculture et de l’égotisme décomplexé. Et passons sur l’impudeur. Tellement de tares que c’en est louche.
Noa en est de ces réseaux, pourtant je ne lui vois rien de tout cela. Il a lu de bons bouts de Rimbaud, il sait accorder le COD même avec avoir et son adolescence ne désemplit pas d’amitiés sincères, celles qui rient en bande et dorment à la belle étoile, des ardeurs de voyage et de vie romanesque plein la tête. Je l’ai même vu parler au ciel. Un pouce bleu ne lui suffit pas toujours pour dire son amour des choses et des gens, il sait et goûte aux autres modes, les yeux dans les yeux d’une douce soirée, une lettre écrite à la plume, un poing levé. Il m’a tout l’air d’un être du réel avec juste ce qu’il faut de virtuel : des rêves et des possibles. Une exception diront les snobs.
À observer Noa jongler avec ces diables de réseaux sociaux, voilà que je leur découvre des vertus.
La première est d’autoriser la solitude heureuse. On croit le contraire. Noa, davantage que ses parents, accepte de s’aventurer seul dans le monde. Il ne craint pas de s’isoler car même au sombre d’un bivouac solitaire, car même au décalé d’un fuseau horaire, loin, là-bas, il sait pouvoir retrouver son monde en deux pouces. Moi, mes potes, si je voulais leur causer, c’était au Parc René Nicod en centre ville. Si je m’en éloignais, je craignais de perdre le lien et eux avec, c’était un drôle de frein à l’exploration de ce qu’être seul veut dire. Quand je regarde Noa, je le vois tolérer la distance, supporter le silence, ce dont on les dit pourtant incapables, lui et les nouveaux Hommes. Alors oui, les snobs diront qu’errer sans peur de se perdre ne vaut rien, que ces solitudes à 4G sont de pacotille. Ils le diront en chœur, bien collés, bien serrés.

Alors oui, les snobs diront qu’errer sans peur de se perdre ne vaut rien,
que ces solitudes à 4G sont de pacotille.
Ils le diront en chœur, bien collés, bien serrés.

La deuxième est celle du partage. Noa me demande souvent où se joue la frontière entre la bonté du partage et l’indécence de l’exhibitionnisme. Je fais semblant de savoir. Noa, ce féru d’alpinisme jusqu’à en aimer l’histoire, ne comprend pas pourquoi Gaston Rébuffat, dressé sur les Clochetons de Planpraz, était célébré en vulgarisateur généreux quand lui n’est qu’un vulgaire nombriliste avec la photo de sa pomme au mont Blanc. Avant, c’était les autres, aujourd’hui ce n’est que soi-même. En si peu d’années, le projet du récit se serait à ce point dévoyé. Est-ce une histoire d’outil ? Le livre serait noble et le post infamant. Rébuffat vivrait en 2018, son Instagram croulerait sous les publications et nous en serions ravis. Ne me dîtes pas qu’on se méprend à ce point en donnant plus de valeur à l’outil qu’à l’intention ? Car il me semble, c’est une certitude, que le projet de Noa est le même que celui qui brûlait Gaston, ramener un peu des émotions de là-haut et donner cette furieuse envie, aux plus nombreux, à leur tour d’y goûter. Partager. Les snobs crieront à l’étalage, à l’impudeur. Soufflons leur que si la pudeur un peu est de bel usage, la pudeur toujours plombe les élans et assèche les sentiments.
Et la troisième, c’est le beau. Je fouille sans gêne le compte de Noa, je ne vois qu’une lucarne sur la beauté de l’espace et du temps. Ses photos exaltent les endroits où il a mis les pieds et fixent la splendeur de l’instant qu’il s’est offert. Cette beauté qui alerte, du haut de ses dix-sept ans et quoi qu’on en dise, sur la fragilité de la Terre, la fugacité de la vie et l’urgence pour l’Homme de réparer ses dégâts. Sa réceptivité au beau de l’autour est une obsession. Il est dans ce monde des esthètes mineurs, qu’ils en deviennent demain les maîtres serait une bien bonne nouvelle. Dépoussiérant les paniers diapos de mes parents ou les pochettes photos de mes dix-sept ans, il me semble trouver plus de clichés de nous-mêmes que de couchers de soleil. Respecter la nature semble une humeur d’aujourd’hui plus que d’hier. Alors on peut s’étonner. Refiler une planète souillée à leurs enfants et prétendre qu’ils sont insensibles à la beauté qui les entoure, les vieux snobs, cette génération qui a le plus œuvré à ce que la Terre dérouille, ne manquent pas d’air.

Trois attraits sans trop se creuser les méninges, ce n’est pas si mal pour ce qui est, dit-on, de la soupe. En invitant à saisir, seul si ça nous chante, l’élégance du monde puis à l’offrir au plus grand nombre, ces réseaux qui enferment et collent à l’écran me donnent davantage l’idée d’un aiguillon à prendre l’air et s’y agiter. Peu de followers se contentent d’être spectateurs du mouvement des autres, aucun ne s’y résigne. Les snobs pensent que l’on y stagne dans ces réseaux, en vérité on ne fait qu’y passer et l’unique maladie que j’observe en ces lieux, c’est une contagion cinétique. De l’élan.
Alors continuons de boire de cette soupe, sans excès pas plus que de honte, cette soupe qui n’est pas toujours nectar mais qui détient la force de toutes les soupes, celle de nous donner de la vigueur pour aller jouer dehors, celle de nous rassembler pour raconter ce que l’on y a vu de beau et celle de faire grandir le corps et qui sait, un peu l’esprit.
Il faut parfois une vie pour apprendre à aimer la soupe. Que les snobs se rassurent, aussi incisives soient leurs certitudes, ils s’y mettront sur leurs vieux jours, leur mordant tout ramolli.