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Il est 6h du matin. On est à 7400m dans la voie britannique en face Sud-Ouest du Shishapangma.
On a enfin trouvé un replat sur le bord du couloir. On peut presque s’asseoir sur nos sacs à dos et taper sur nos genoux pour réchauffer nos pieds. Seb Ratel essaie de boire un petit thé. Il calcule un peu dans sa tête… On est partis du bivouac (7200 m) à 4h du matin. Et là, il me sort : « Purée on avance bien, plus que 300m… »
Je le regarde incrédule. Ok je suis gazé par l’altitude, OK je ne suis pas briant en Maths, mais il me semble qu’il reste plus que ça.
 – T’es sérieux, gros ? Le sommet est à 8040. 
 – Ah ouais, j’te dis de la merde.
Il réfléchit encore un long moment, et il sort fièrement
Il reste 400m.
On explose de rire.
Il faut se rappeler qu’à cette altitude tu as l’impression de respirer à travers un Macaroni.
Du coup on tousse de rire !
On se rend compte que ça ne sert à rien de calculer quoique ce soit.
On se remet en marche et on reste focus sur le seul truc qu’on arrive encore à faire presque correctement : se concentrer sur les 2m2 de neige devant nous. Se concentrer pour lever le pied droit, puis lever le pied gauche, ancrer le piolet droit, puis ancrer le piolet gauche et ainsi de suite.

En Antarctique. ©coll. GMHM

Quand on me demande ce qui m’a le plus marqué au groupe, c’est directement ce qui me revient. Six ans après, j’ai l’impression de revivre l’instant. Ce n’était pas le moment le plus agréable de ma vie, j’avais faim, froid et mal aux pieds, mais ce moment reste gravé dans ma mémoire.

8 ans au GMHM, 16 expéditions : Antarctique, Terre de Baffin, Groenland avec les GCM, Kamet (surtout son camp de base pour moi), Pérou, Népal et bien sûr Tibet, Madagascar, Yosemite… Des ouvertures sur les 6 continents.
Bref, un bilan carbone catastrophique 😉

Impossible de résumer en quelques lignes ces moments intenses, cette parenthèse hors du temps, hors de la vraie vie qu’est un passage au groupe.
Des moments durs où on ne pense qu’à son nombril et c’est la guerre à la maison.
Des moments chiants où se prend la tête en réunion, au camp de base. On est tous tellement exigent avec soi qu’on l’est avec les autres.
Des moments horribles où on perd un frère d’altitude. Ce collègue qu’on voit tous les matins depuis 7 ans et qu’on ne verra plus du tout d’un seul coup.
Mais des moments de pleine conscience incroyables, ou l’on fait corps avec le reste de l’équipe et cette montagne qu’on essaie de grimper.

Le sommet passe presque après les personnes

Il y a autant d’alpinistes différents que de réponses à cette question : « Pourquoi grimper des montagnes »
D’aucun diront un « parce qu’elle est là », très romantique.
D’autres chercheront la notoriété, une gloire plus narcissique.

Le Groupe m’aura apporté cette chance de comprendre pourquoi je grimpe les montagnes et surtout de la manière dont j’aime les grimper. Le partenaire avec qui je partage ma corde, une adéquation sur la notion de prise de risque et d’engagement sont vitales pour moi. Le sommet passe presque après les personnes.

Grimper des montagnes m’aide, m’a aidé et m’aidera dans la compréhension de moi même. Ce travail si long, délicat et fragile de développement personnel pour finalement s’accepter comme on est, ni plus, ni moins.
Avec le recul je pense que c’est pour cette raison que l’ascension du Shisha’ m’a autant marqué. C’est l’étape de ma vie ou j’ai pu être le plus honnête avec moi même. Dans ce moment présent j’ai réussi à m’ancrer pleinement.
Vous pouvez dire que c’est long 8 ans de thérapie à sillonner les montagnes du monde pour finalement se trouver.
Mais, ca m’a permit d’être bien dans mes petites baskets et en paix.
Se réveiller tous les matins avec le sourire est surement le plus simple et le plus beau des bonheurs de la vie.

En Terre de Baffin. ©Coll. GMHM

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