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Malgré le triste tableau des départs en aéroport, le timide soleil islandais a fini par sourire à un trio atypique en octobre dernier. « Timide » est presque un terme fade quand on voit les moyennes d’ensoleillement et de précipitations de ce pays à cette période. Ce n’est pas la saison idéale pour le ski ou le packraft mais pourquoi ne pas tenter ? Récit givré par Tiphaine Duperier.

Cette année on se diversifie : en plus du ski et pour se plonger dans l’ambiance islandaise, nous allons traverser un glacier en tirant notre matériel et descendre une rivière en packraft. Enfin, c’est l’idée. Sur un projet comme celui-là quand on a aucune expérience côté navigation, vous avez besoin de ce qu’il peut se faire de mieux : Nouria Newman, kayakiste connue et reconnue pour ses expéditions à travers le monde. C’est donc une équipe atypique qui se lance dans cette traversée : Boris Langenstein, Nouria et moi même.

©Boris Langenstein

©Boris Langenstein

©Boris Langenstein

Nous sommes en Islande avec Nouria depuis le 27 septembre et son projet de descendre quelques chutes d’eau en kayak touche à sa fin. C’est grâce à elle qu’une expédition automnale a fini par prendre forme. Faut dire qu’avec Boris, on a laissé tomber le Népal. Trouver de la neige en automne ce n’est pas simple. Alors nous allons tenter d’allier nos passions : traverser la calotte glaciaire du Vatnajökull et naviguer la Jökulsà à Brù, une rivière au nord issue de ce glacier.

L’idée est toute simple mais la logistique compliquée. D’aprés nos etudes stratégiques, la traversée du glacier fait 125 kilomètres et la partie packraft 83 dont 11 kilomètres de portage. Sachant que l’on va d’un point A un point B séparés de 200 km, il faut se faire amener au départ et venir nous recupérer à la fin. Sachant aussi que l’on veut faire du ski, du kayak et qu’il faut manger pendant tout ce temps, le résultat laisse rêveur : un peu plus de 40 kilos à transporter pendant 10 jours sur 200 kilomètres.

©Boris Langenstein

Préparation et logistique

Deux des clés de cette traversée sont José et une luge. José est d’Ibiza et installé en Islande depuis un an. Il travaille comme chauffeur à la base de raft où nous sommes logés et accepte d’être notre support “transport”. La luge c’est le seul moyen de ne pas trop souffrir vu le poids que nous avons prévu. Quand il faut y aller, faut y aller

Le 14 octobre, Josè est donc un peu effaré quand il voit le chargement. On ne sait même plus à quoi l’on ressemble : une pagaie, un packraft, des skis et une luge sont sanglés sur le sac. Epreuve de force pour le mettre sur le dos et nos épaules s’en souviendront. De toute façon, les chiffres parlent d’eux mêmes : nous avons fait 6 km en 4 heures. Mais voilà, nous sommes au pied du plus grand glacier d’Europe, dans une brume à 97% d’humidité, sous la tente. Pour la météo, le beau temps n’est pas difficile à prévoir puisqu’il y en a très peu au mois d’octobre. Il ne faut par contre en aucun cas sous-estimer des températures négatives, un faible vent de nord ou une journée couverte. Un dernier check nous annonce trois journées plutôt très correctes, ce qui nous laisse penser qu’il faut avancer le plus possible chaque jour.

©Boris Langenstein

©Boris Langenstein

Le 15 octobre, la brume à température négative nous surprend quand même. C’est aussi le moment de vérité pour nos luges : vont elles être efficaces avec tout ce barda ? Finalement, on découvre que la luge pour enfants haut de gamme arrangée avec de la cordelette peut devenir une pulka moyenne. L’ambiance est unique lorsque l’on est peu habitué à ces latitudes. En dépassant la brume, un soleil rasant nous domine et la calotte glaciaire se découvre. C’est un désert blanc où quelques montagnes abruptes se découpent. Parmi elles, le point culminant de l’Islande : Hvannadalshnjúkur, 2110 mètres. Il est droit devant nous et ne pas le skier serait trop bête, il est probablement notre seule possibilité de virages.

On largue les luges et on profite de ce bel après-midi pour monter sur cette montagne au nom à coucher dehors. Depuis le moment où nous avons pu la regarder, une ligne semblait être evidente en versant sud, longeant un sérac sur la droite de la face. Contre toute attente, nous allons skier de la « pente raide” sur 210 mètres. Mais nous n’oublions pas les kilomètres qui nous attendent, il faut profiter au maximum du beau temps.

©Boris Langenstein

©Boris Langenstein

C’est par où ?

Les 16,17,18 et 19 octobre, l’objectif était simple : marcher de 8h00 à 16h30, avec une petite pause à midi suivant l’intensité du soleil. Un objectif de cet ordre est nouveau pour chacun d’entre nous. Cette fois, pas d’itinéraire ou de rapide à anticiper. Cependant, il faut se concentrer sur cette tâche pour ne pas perdre le rythme. La journée qui a suivi le sommet a été magnifique, le glacier était encore valloné et plongeait sur l’océan au sud. L’impression de faire du sur-place est surprenante et je me rends compte que nous avons chacun des notions de distances très différentes, voire je me dis que je n’en ai aucune.

Le 17 octobre fait encore partie de ce qu’on peut appeler une belle journée en Islande. Le froid saisit et hors de la tente c’est le grand blanc. Aprés quelques pas en se disant que “c’était par là”, nous sommes vite revenus à la réalité : allume donc le GPS et met en route le tracking, histoire que l’on ne recroise pas nos traces ! Le ton est donné et nous rentrons dans la phase mentale de ce genre de périple. Le relief disparaît peu à peu, il est difficile de reconnaître une montée d’une descente et le cerveau devient obsédé par le nombre de kilomètres parcourus.

©Boris Langenstein

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©Boris Langenstein

nous sommes couverts de glace et de givre

La matinée du 18 est encore honnête, les nuages sont bas mais une magnifique lumière aux allures de fin du monde nous donne une idée de l’étendue sur laquelle nous avançons. Vers midi, c’est tout de suite moins drôle et ce sont nos premières heures de véritable “white out”. Seul un point GPS ou un azimut sont utiles, sans cela, c’est le sur-place assuré.

Par grande chance, le vent est quasi nul. Nous avancons donc en file indienne, le premier avec les yeux rivés sur le GPS, les deux suivants se demandant pourquoi le premier tourne à droite ou incline légérement à gauche. Le soir du 18, c’est un peu particulier : déjà, parce que nous sommes couverts de glace et de givre, et ensuite parce que si tout va bien, demain nous pourrons enfin gonfler les bateaux que nous traînons dans la luge.

©Boris Langenstein

Pagaye aussi fort que t’es con

Les 13 kilomètres qu’il nous restait pour atteindre le lac qui précède la rivière sont vite avalés. Le glacier est découvert par endroits et laisse apparaître des moulins profonds et une grotte de glace à faire pâlir les chamoniards. Nous sommes clairement à la source de la rivière et s’ouvre devant nous l’immense lac de retenue de la Jökulsà à Brù.

Ces packrafts sont une vraie pépite, rangés dans leurs sacs ils ne font que 40 centimètres et pèsent 3,6 kilos. Une fois passés en mode prêt à naviguer, ce sont des bateaux où nous pouvons ranger toutes nos affaires et pagayer correctement. Après les 6 jours passés à traîner nos luges, changer d’activité est satisfaisant. Nouria nous préviens cependant que les 28 kilomètres de “plat” ne seront pas de tout repos. Le combat est donc annoncé. Cette fois, l’humidité est montée à 100 % et la nuit sous tente est plus que fraîche.

Boris pour qui c’est le premier jour,
essaye de copier “la coach”

Le 20 octobre, le départ est difficile. L’objectif du jour est de traverser l’intégralité du lac et vu la distance qu’il nous reste, nous essayons de ne rien lâcher pour garder le rythme. Pagayer, même sur du plat, ne s’improvise pas. Heureusement, les packrafts pardonnent nos erreurs de débutants et Boris pour qui c’est le premier jour, essaye de copier “la coach”. Un peu rudes commes conditions : il gèle au fur et à mesure sur nos gilets et sur le bateau. A la pause déjeuner, impossible de se réchauffer. Cinq minutes plus tard, nous sommes à nouveau sur l’eau. Le paysage paraît défiler lentement, mais en fin d’après midi, le barrage apparaît comme un mirage. Soulagés, mais pas au bout de nos peines. Tout est gelé, surtout nous. Il a fallu sortir le réchaud pour détacher les skis du packraft et une fois la tente montée, la chaleur n’est pas flagrante.

©Boris Langenstein

Navigation en eaux troubles

Nous avons fait le lac c’est bien, mais ce n’est pas tout. Comme tout barrage digne de ce nom, il retient l’eau et assèche la riviére qui était là bien avant lui. Achevée en 2009, cette retenue nous enlève le canyon Hafrahvammaglufur avec sa profondeur de plus de 200 mètres. Le portage s’impose. Les luges sont encore vaillantes et nous partons à pied sur la route, chercher une mise à l’eau possible. Onze kilomètres plus loin, nous trouvons enfin une option pour rejoindre l’eau. Cette fois, les luges sont hors d’état. Nous arrivons au lit de la rivière les skis et les pagaies en travers, tirant ce qu’il reste de nos pulkas maison.

Le 22 octobre sonne la véritable fin pour nos engins tractés. Nous les scions pour empacter le tout dans le bateau et reprendre notre navigation. Bonne ou mauvaise surprise, il n’y a pas beaucoup d’eau. Heureusement, Nouria est là pour nous guider. En plus du manque d’eau, elle est par endroit gelée, ce qui rend la journée atypique, un mix étrange de patin à glace et de kayak arctique. Un peu ahuris et congelés, au bout de 20 kilomètres, nous croisons une ferme. La question se pose : “on va leur demander si on peut se mettre un peu au chaud ?” Les propiètaires eux, étaient carrément surpris en voyant nos têtes demander l’hospitalité. Mais c’est sans hésitation qu’Anna et son mari nous proposent une chambre et une invitation pour la nuit. Si une seule : “Have you been tested for COVID ?” Ah oui c’est vrai, il est toujours dans le coin celui là.

©Boris Langenstein

©Boris Langenstein

Le lendemain, nous repartons séchés, réchauffés et reposés. Il fallait au moins ça, car le survol de Google Earth de la rivière nous avait laissé entrevoir de belles zones blanches. C’est interressant quand c’est la saison et que tu n’as pas de packrafts arnachés de skis, mais ce n’est pas notre cas. Il est 9h30 et Nouria nous explique les derniers gestes de sécurité. En gros, nous voulons atteindre le canyon Studlagil et en conditions hivernales, il va falloir forcer. Fait encourageant, nos hôtes nous surveillent depuis la berge et ont transmis le mot à quelques amis. Car les Islandais sont bienveillants et c’est avec grande gentillesse que l’un deux vient nous aider pour porter les embarcations. L’endroit et l’ambiance sont vraiment incroyables. Le lit de la rivière est en basalte, ce qui donne une géologie particulière, allant de passages étroits à des gorges finement ciselées. Entre portages et glace, nous avançons honnêtement et nous pouvons meme s’essayer sur quelques rapides. Concentrés sur ce que nous avons à faire, le temps passe vite et l’on se rend compte qu’il faut sortir de l’eau rapidement si nous ne voulons pas camper dans le fond du canyon. Car ça y est, toute les bonnes choses ont une fin. Vu les conditions et nos billets de retour prévus dans 4 jours, continuer est ambitieux.

©Boris Langenstein

Tartines et chocolat

Un dernier effort pour sortir de la rivière et nous voilà sur la route fonçant vers les lumières du prochain village. Ayant appris de notre demande d’hospitalité la veille, nous renouvelons l’expérience. Cette fois, ils sont un peu moins surpris car notre passage sur l’eau n’est pas passé inaperçu : Anna a posté une petite story. Accueillis comme des Français gelés et un peu frappés, pain et fromage abondent sur la table. Peu avant, nous avons réussi à appeler José et magie de la générosité, il sera là dans deux heures. Nous lui devons beaucoup. Sans lui, cela aurait été une navette impossible et sa passion pour les aurores boréales nous aurait manqué. Que dire de cette période marquée par quelque chose que chacun d’entre nous n’a jamais vécu ? On pourrait dire beaucoup, mais dans notre cas, cela nous a permis de vivre quelque chose de nouveau. Boris, Nouria et moi sommes adeptes du dénivelé mais cette fois, nous avons appris la distance. Car avec les changements actuels, ce n’est peut être pas une mauvaise chose d’apprendre à la tenir, la distance.

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