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Etienne Klein est scientifique, Etienne Klein est penseur. Mais il existe une vie au-delà des sciences de la matière et de France Culture. De passion, il en est pétri depuis 40 ans qu’il vit « montagne ». Lecture oxygène que l’on attendait, son  Psychisme Ascensionnel lève le voile sur un versant intime. Une invitation à s’alléger ? Entretien avec Monsieur Klein. 

Psychisme Ascensionnel – Entretiens avec Fabrice Lardreau, Etienne Klein, Coll. Versant Intime, Arthaud, octobre 2020.

A première vue, c’est un intellectuel. Après examen, c’est un intellectuel+++ : qui pense à propos des intellectuels eux-mêmes. Ajoutons Conversation Scientifique, physique quantique, CERN ou vulgarisations 5 étoiles, et le journaleux redécouvre le stress. Rien à faire, on veut poser la question la plus intelligente. Sauf qu’on doit réviser nos Nietzsche, Bachelard et Spinoza et on reste limités. Mais je Nous arrête tout de suite : fausse route, prise de tête sur carte de presse.

Car s’il en est un pour nous rassurer, c’est précisément notre sujet : lui-même, Klein Etienne, montagnard post-ado et ultra-trailer. Psychisme Ascensionnel est un moelleux sofa, dont le cuir accueille le gai humaniste-curieux en nous. Causerie passion, passion de converser, converser pour penser. Dans ce tea time d’altitude se dévoile une physicien-philosophe (et l’inverse), et c’est l’orgueil qui vole en éclats : fatuité du sachant, basta ! C’est de… plaisir dont il sera question.

Alors quand un penseur parle de pied ‘monumental, avec des mots ‘balèzes’ mais pas que, on se pose et on cause. Restons jouissance et amusons-nous à songer au jour où l’intervieweur frôla le ridicule.

 

Je trouve que les arrivants d’un UTMB sont souvent beaux, qu’il y a des visages illuminés.

UTMB 2006, vous êtes spectateur et vivez une arrivée historique : Marco Olmo, 57 ans, remporte la course*. L’Italien qui « court par vengeance » sur la vie. Un mythe populaire vient de naitre, mais aussi une vision de l’ultra. Et vous découvrez l’UTMB ! Quel est votre regard depuis, lors de chaque arrivée de cette course ?

EK : En effet, je me trouve à l’arrivée, et je vois qu’il se passe quelque chose. De spectateur en spectateur, j’apprends que le vainqueur de l’UTMB approche. Et je vois cet échalas débouler, et surtout ce sourire, oui Olmo souriant. C’était un jour très spécial : je ne connais pas l’épreuve et je découvre l’histoire de ce coureur par bouche à oreille, et à mesure qu’il arrive. Pas tout jeune en effet, et d’ailleurs on sent bien qu’il se passe quelque chose, vous savez cette prescience un peu vague – mais bien réelle – qu’un « grand moment » s’écrit. Dans le public, beaucoup de gens pleuraient. Comme une émotion naviguant, une douce vague.

Je trouve que les arrivants d’un UTMB sont souvent beaux, qu’il y a des visages illuminés. Une espèce de rayonnement intérieur qui viendrait de l’épreuve, la nuit passée dehors, qui sait. Aujourd’hui, je suis ami avec Sébastien Chaigneau – sportif et individu que j’apprécie d’ailleurs beaucoup, parfaitement sain vis-à-vis de l’ultra-fonds dans sa mentalité ; et au palmarès incroyable : on échange souvent sur la nouvelle génération de trailers, champions. Je les admire toujours, même si je sais qu’ils sont désormais pros. Et donc hyper-conseillés, cadrés, sous pression, planifiés, etc. Seb Chaigneau a vécu précisément cette bascule du professionnalisme, les années 2010-11 quand le niveau a explosé. Je les admire car ne soyons pas chiches : ce qu’ils réalisent, il faut le faire, tout de même ! Mais je trouve un peu dommage que ce soit devenu un métier. Il y avait un côté « sauvage » dans les premiers ultras, qui me plaisait. Ça existe toujours, mais c’est désormais capté par un business, vous le savez mieux que moi. C’est la rançon du succès et de l’aventure, qui m’intéresse moins. Chaque été Chamoniard, j’évite le salon du trail, les stands…j’ai un rapport simple et non mercantile à tout ça.

Les élites ou trailers compulsifs, arriveront-ils facilement à 60, 70 ans ? 

Mais ce succès marketing, c’est aussi la conséquence de « l’aventure » XXL qu’un ultra trail représente pour le grand public ?

EK : Oui, l’aventure continue sans doute d’entourer l’ultra-fonds…mais je serai plus nuancé : intimement, je pense que ce « qui compte » encore pour la majorité des coureurs, c’est de finir la course, déjà. Et je trouve cela plutôt sain, hors des podiums et d’un discours sur la performance qui ne cesse de croitre. Pour le péquin moyen comme moi, finir la course demeure le but ! Ça maintient un certain équilibre, entre haut niveau et foule des coureurs. Je me pose également une question : comment ces gaillards vont-ils vieillir ? Qu’est-ce que le corps ressent après ces années de perf ? qu’en fera-t-il ? Les élites ou trailers compulsifs, arriveront-ils facilement à 60, 70 ans ? Tant de sollicitations…à propos desquelles on n’a pas encore vraiment de lisibilité.

Portrait d’un montagnard en habit de citadin – ou l’inverse déguisé. ©P.Matsas/Flammarion

Mon entrainement n’est pas très scientifique…
tiens donc ?

Depuis 12 ans, comment faites-vous pour courir une TDS** avec un plaisir intact ?

EK : C’est comme une pâtisserie : ça n’est pas parce que vous en avez déjà mangé que la prochaine sera moins bonne. Au contraire, c’est une sorte de rendez-vous, le plaisir d’une retrouvaille. Et puis physiquement par chance, pour l’instant, ça va. J’ai passé un test d’effort récemment et j’étais meilleur qu’il y a 10 ans. Je fais pas mal de vélo, mon cardio progresse comme tout post-jeune qui vieillit.

Concilier une vie professionnelle aussi dense et une vraie préparation pour un ultra : c’est possible ?

EK : Certes, je ne fais pas comme dans les manuels ! Mauvais élève ou pratiquant ma propre école alternative ? Je ne cours pas toute l’année, sans fractionné à outrance, planification, etc. Je m’entraine surtout en août, tous les jours et je m’entretiens dans l’année. Dans la semaine, je fais un peu de cardio, deux ou trois footings, du renforcement. Je fais attention à ce que je mange, relativement. Bref, je ne suis pas du tout bigorexique. Tiens, bigorexie : nouveau mot qui vient d’entrer dans le DSM (NDLR : inventaire des maladies mentales de l’OMS). L’association de « Big », anglais, qui est « gros, mal fichu » – et d’ « orexie » grec, l’appétit continuel. Autrement dit, la pathologie de ceux qui investissent tellement dans une pratique sportive qu’ils peuvent en faire une destruction. C’est un trail qui devient obsession et peut anéantir une vie sociale, familiale, professionnelle. Évolution frappante de nos sociétés du bien-être et de la forme physique martelée. Par contre, si je ne me dépense pendant trois jours, je commence à me sentir sous pression. Mon entrainement n’est pas très scientifique… tiens donc ?

Il y a un joli pied de nez dans cet ouvrage. Le lecteur s’attend à creuser fort votre psyché. A s’armer, pour découvrir une montagne de penseur-grimpeur, bref : plonger dans le concept. Or, vous parlez de plaisir simple ! Quel est alors le vôtre en montagne ?

EK : Je crois qu’il y a deux types de plaisir en montagne : celui d’être dans le vide et celui de se sentir bien. Oui, très simplement. Une plénitude qui donne le sentiment d’exister. Et celui d’attaquer une montée, de grimper, s’élever : un plaisir qui procure une sorte de jouissance que l’on ne ressent pas en descente, ou dans la vie ordinaire. Tenez : grimper des escaliers en courant, c’est déjà jouissif je trouve ! Comme un effort simple qui modifie notre rapport au plat, et en devient heureux. De petites choses en somme. Mais le concept est en tout, et pas si effrayant que ça ?

* Légende vivante de l’ultra-fonds, Marco Olmo a déjà 48 ans lorsqu’il commence à marquer son époque dans les années 1995 (Marathon des Sables, UTMB,…). Phénomène de longévité et symbole de résistance, l’ouvrier Piémontais « né pauvre et vaincu » performe encore en 2017 (Ultra Africa Race)…à 69 ans.

Pour en savoir plus, on ne pourra que recommander son ouvrage digital : « Correre nel grande vuoto », Marco Olmo, Ponte Alle Grazie, 2018. Voir ou revoir le reportage « Il Corridore », Paolo Casalis & Stefano Scarafia, 2010.

**TDS : La « Trace des Ducs de Savoie », c’est le parcours 145K des courses UTMB.

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