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Prises d’air

Luc et Antoine se croisent au pont des Envers presque par hasard. L’un revient de montagne, l’autre s’y rend.
– C’était bon ?
– On a vu mieux.
Luc a la mine des mauvais jours. Une neige moyenne, décevante. Antoine se dit sans le dire que si l’on commence à se lamenter pour de si minimes soustractions du bonheur, on n’en a pas fini. Il met cet angélisme sur l’enthousiasme du départ.
C’est la sentence suivante qui l’ébranle davantage.
– Au moins, j’ai pris l’air…
Ils sont en décalage les deux garçons. Lot de consolation pour l’un, prendre l’air est pour l’autre la plus belle des invitations. En s’éloignant de copain grincheux, Antoine pense que c’est même et avant tout pour cela qu’il va en montagne. Pour prendre l’air. Il est là l’appel, le reste n’est que décoration.
Il colle ses peaux de phoques et se met en mouvement. Son ski droit dépasse le gauche puis le gauche dépasse le droit et ainsi de suite, c’est un peu le principe de la glisse et on n’a rien inventé de mieux pour que l’esprit ondoie, divague et chuchote les vérités. Alors il compte. Trois. Ils sont trois les airs qu’il prend là-haut.
L’air du temps. Il n’y a que là-haut qu’Antoine y  parvient. À fixer ce temps qui file entre les doigts. C’est sans doute pour cela qu’on se dresse sur les sommets, les bras en l’air. Ce n’est pas en signe de victoire, c’est une demande au temps de s’arrêter. Stop. C’est une des magies des sorties en montagne, on reprend la main sur ce fichu temps qui manque ou qui bondit. Il arrive à Antoine, là-haut, de faire le signe du temps mort, une main perpendiculaire à l’autre, c’est sa façon de remercier la montagne qui en plus d’être un révélateur de nous-mêmes, est un fixateur de la trotteuse pressée. Les jours rieurs, il regarde le ciel comme pour parler au temps et il s’essaye à une énième imitation approximative d’Édouard Balladur.
– Je vous demande de vous arrêter.
Parfois ça marche. Un jour, il lui a semblé rentrer plus tôt qu’il n’était parti.

Il ne faut surtout pas le provoquer cet état du vide, ça n’agirait pas,
c’est comme convoquer un rêve le soir en se couchant, ça ne marche pas.

L’air de rien. Antoine a beau chercher, il n’y a qu’en montagne qu’il réussit à s’extraire aussi intensément du Monde. Ah si, en plongeant dans les livres aussi. Mais là, dehors, il y a ce truc en plus ou en moins, n’avoir rien en tête. Il ne faut surtout pas le provoquer cet état du vide, ça n’agirait pas, c’est comme convoquer un rêve le soir en se couchant, ça ne marche pas. Il faut le laisser venir et arrive l’instant où l’on se rend compte n’avoir pensé à rien depuis de longues minutes. Rien. C’est une vacuité heureuse et emplie de promesses. Pareille sensation existe difficilement ailleurs, il y a toujours quelqu’un ou quelque chose pour vous gorger la tête. Antoine rit en songeant à cette vie définitivement malicieuse ne lui offrant ce vide qu’en plein air.
L’air complice. Aujourd’hui, Antoine est seul, c’est si rare. D’habitude, sortir en montagne n’est qu’un prétexte à la camaraderie et à la mémoire partagée. Ils sont quatre amis à arpenter depuis des années les là-haut, le fou rire aux lèvres. Ils étaient au collège ensemble ; leur prof de techno les appelait les Led Zep car ils étaient tous tête en l’air, aucun pour lester ou faire atterrir l’autre et un jour, disait Monsieur Dumont, vous retomberez au sol lourdement et je ne serai pas là pour ramasser les morceaux. C’est qu’il s’y connaissait en lourdeur. La tête en l’air, ils décidèrent alors tous les quatre que ce serait le projet de leurs vies. Ce choix en vaut bien des autres et ça plane pour eux.
Antoine est arrivé au sommet sans trop s’en apercevoir.
La vie du jour lui confirme, prendre l’air est une ambition honorable. C’est en soi suffisant.  Elle n’interdit pas d’en demander davantage, des hourrah et des envies mais il est plaisant de s’en satisfaire. Il enchaine les virages, la neige n’est pas si pourrie à son âme indulgente. Comme il le fait à chaque fois, Antoine a fermé soigneusement son sac à dos ; il dit que c’est comme ça qu’il faut faire pour, après l’avoir pris, ramener cet air à nos vies qui étouffent d’en manquer.
Être sorti a fait du bien à Antoine, ça débouche le cortex. Bizarrement pense-t-il, ce sont nos vies d’en bas qui ont le mal de l’air. Les chaussures de ski encore aux pieds, il est au bar du village. Il sort son carnet bleu, c’est souvent au retour du dehors que les idées se rangent bien.
Sans ces inspirations, écrit-il, je ne pourrais simplement pas vivre.