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Treks en Himalaya

Parce qu’elle fait ça

Vous avez remarqué ? L’Espresso de rouge s’est paré. C’est que depuis trois jours, Môssieur fait le beau sur le papier. Mieux : il se couche sur les pages d’un livre, publié chez Guérin-Paulsen, qui plus est. Non mais. 
52 semaines en montagne réunies en quelques 300 pages. À lire au coin du feu. Mais si vous en voulez, il faut vous dépêcher : il n’en reste plus qu’une trentaine d’exemplaires sur les 200 proposés. Un café ? 

 

Nous étions quelques uns au refuge.
Nous parlions de notre amour pour la montagne, ce puissant mystère qu’il pourrait suffire de vivre mais dont on s’évertue à trouver les clefs.
L’un dit que se fondre dans la Nature était l’explication de son bonheur d’aller là-haut. Son motif. Puis, interrogeant sa vie, il s’est souvenu des mêmes vertiges, un jour de tempête à la Pointe du Raz. La mer d’Iroise en colère, lui avait comme parlé. Discuter avec les éléments n’était pas le bonheur exclusif des montagnards.
Un autre était sûr de son fait. La beauté voilà tout. La montagne lui arrachait les larmes tellement c’est beau. Pourtant dans sa famille, on pleurait peu. Une fois, une seule fois, il avait vu son père pleurer d’émerveillement. Devant La jeune fille à la perlede Vermeer. Tellement c’était beau.
Humer le danger et s’y cogner semblait, à tous, nous convenir. Il y avait beaucoup de ça dans notre appétit. Cette fameuse histoire du risque à retrouver car en bas, drôle d’idée, il n’existerait plus, il se dit même qu’il est interdit. Puis l’une de nous jura qu’une balade apaisée sur les crêtes de ses Bauges, c’était bien aussi. Les pieds calmement sur Terre et l’esprit libre de divaguer. Aucun risque à l’horizon et le cœur qui s’en contente. Et donc alors ?
Un instant, nous pensions avoir trouvé. Comme une évidence. C’est le lien qui surpassait le reste. Sa force. De telles relations entre nous, les humains, on ne les vit que là-haut. Où vois-tu cela ailleurs ? Alors l’un des alpinistes, un tout jeune, dit que l’on s’égarait. Grave. Il avait passé deux mois sur le Lifeline à tendre des bouts tremblants vers des étrangers perdus jusqu’à craindre l’aide ; il nous expliqua que lorsque le pouvoir de sauver un homme devenait un devoir, c’était encore plus fort. Les lyrismes de la cordée pouvaient se jouer partout, là-haut, en mer, au bas de la rue. Sachez-le.
Puis l’un de ceux qui avait peu parlé s’y est mis. « La montagne nous remplit car elle nous révèle à nous mêmes. ». On n’a pas tout compris mais c’était joli comme souvent avec ce qui est vrai. Il parlait de source de sens, de miroir, en gros d’un truc qui nous offrait, le temps d’une rencontre, d’être au plus près de sa vie et de ne pas lui en demander davantage. Nous la tenions enfin l’explication. Mais il crut utile de rajouter que ça marchait avec toutes les révélations. Mince. L’écriture, l’aquarelle, s’occuper de ses fleurs, la salsa, l’université populaire, au pire Dieu… En fait toutes ces fois où l’on se prend en main pour saisir le monde, nous compris dedans. Il arrive que l’on trouve. Il arrive que ça se joue loin des sommets.

On n’a pas tout compris mais c’était joli comme souvent avec ce qui est vrai.

Bref nous stagnions. Des raisons, il y en avait des tas. Le silence, l’effort, la contemplation, l’engagement, les comptes à régler, les copains, l’égo même. Notre goût de la montagne, c’était de tout ça un peu, un peu de tout ça et chacun de mettre ce qu’il veut de un peuselon l’humeur du moment, selon les pics et les creux de l’existence. Certains n’en ont qu’un de motif et ils vont bien. La montagne est à ce point libertaire qu’elle nous laisse le choix des raisons d’y aller.
En fait si. Nous l’avons trouvé. Le mobile qui met tout le monde d’accord. Il s’appelle l’émotion. C’est ça que nous allons chercher, l’émotion. Chacun la sienne, parfois la même. Ce truc qui réchauffe, pique les yeux et épaissit le cœur. Et nul besoin de la comprendre cette émotion ; bizarrement l’Homme a besoin de l’expliquer, de la passer au crible de la raison. La vivre n’est plus assez, il a oublié l’animal qu’il était.
George Mallory dont on interrogeait sans cesse son goût d’Everest répondait avec malice et évidence. Because it is there. Parce qu’elle est là. Il y a autre chose. Nous y allons aussi et sans relâche, parce qu’elle fait ça. Ça. Nous gorger d’une émotion dont il ne sert à rien de faire la radiographie. Simplement ça. C’est peu mais c’est beaucoup, c’est déjà quelque chose d’être ému. Ça pourrait suffire. Ça devrait.
Car il est un autre danger à tout vouloir peser et déchiffrer, à s’éloigner du cœur pour le cortex. Celui de classer les bonnes et les mauvaises raisons d’être ému ou pire heureux. Puis de les juger. Bashung, des timbres, une baballe ou la Kuffner, peu importe finalement tant que notre bonheur ne marche pas sur la gueule d’un autre, tant que l’on ne le juge pas définitivement préférable.
Nous avons cessé de nous prendre la tête. Nous l’avons rehaussée d’une frontale, histoire d’y voir plus clair encore et nous nous sommes mis en chemin, chacun sa raison d’aller sur la montagne, la même, l’ambition d’être ému.
Parce qu’elle fait ça.