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L’Être Débrayable

L’autre jour je lisais Sagan. Ça fait chic. Avec mon meilleur souvenir. Elle disait que celui qui n’avait jamais aimé la vitesse n’avait jamais aimé. Elle parlait des voitures pour mieux dire la vie. Dans ses mots, aller vite rejoignait le bonheur.
La vitesse, il est vrai, semble passionner les foules. Baissez-la à 80 km/h sur les routes, le peuple s’indignera ; refusez une barque d’étrangers hagards et meurtris sur vos côtes, ce rien glissera sur sa conscience.
Puis j’ai lu Kundera. Ça fait bon genre. Il disait qu’on avait perdu le goût de l’instant et que, fascinés par l’empressement, nous avions tout oublié. La vitesse puait l’oubli quand ralentir transcendait la mémoire. L’éloge de La lenteur était sa lutte.
Alors j’ai fermé les livres, j’ai regardé les gens autour et j’ai retrouvé ces deux bornes.
Il y a, d’un côté, les partisans de la très grande vitesse. À fond, pour tout, partout, tout le temps. La vie est un souffle clament-ils, peu de secondes à consentir aux respirations. Pour ces appuyeurs sur le champignon, le temps ne va jamais à la bonne vitesse, trop rapide quand il s’agit d’entreprendre, trop lent quand il s’agit d’attendre. Ils citent Mike Horn ou Bernard Tapie, tous deux sévèrement pressés. Il leur faut enchaîner, empiler, accélérer encore. Rhétorique de cadre sup, ils vous disent comme cinq heures de sommeil les contentent, ce temps de repos gâché à jamais. Ils dormiront quand ils seront morts.
Pour d’autres, ils sont déjà morts. Ce sont les amoureux du lent qui le pensent. Ceux de l’autre rive. Eux prônent de freiner urgemment. Apaisons-nous chuchotent leurs cœurs indolents. Ce fameux temps, il s’agit de le prendre car il est un peu à nous et de le suspendre, ce qui n’est pas le perdre. En faire de l’huile essentielle, retrouver les charmes du ralentissement, contempler les fleurs qui poussent et le soleil qui se couche. Leur unique boussole est de ne pas être piégés dans l’hystérie du trafic, les autres Hommes qui s’agitent leur donnent le tournis. Ils citent Pierre Rabhi ou un auteur indien qui a trouvé le temps d’écrire sur le développement personnel du plus grand nombre.
Les premiers regardent les seconds avec une tendresse moqueuse. Lent, ça frise oisif qui n’est pas si loin de fainéasse et à deux pas d’inutile. Les seconds regardent les premiers fuir en avant avec la suffisance de ceux qui ont compris la vie et résisté à la capitalisation de leur quotidien. Chaque camp est porté par son mentor, son professeur de cadence dont l’éloge de la lenteur ou de la vitesse fait le bonheur des pages bien être de Femme Actuelle ou Notre Temps. D’une sage prescription à changer de rythme, son hymne prendra tôt les traits de l’obligation à le suivre et à moquer ceux qui ne le font pas.

Chaque camp est porté par son mentor,
son professeur de cadence dont l’éloge de la lenteur ou de la vitesse
fait le bonheur des pages bien être

Car oui, il vous faut choisir un camp camarades. Entre foncer et vous arrêter, il n’y a rien. Vous êtes tenus de vous plier à l’un des deux modes, de convertir votre pied droit à l’une des deux pédales. À tout jamais.
Et pourtant. Quel espace de liberté et de jonglerie il existe entre ces deux bornes du temps…
Et si l’on s’octroyait le droit d’accélérer quand il le faut, de s’essouffler jusqu’à vaciller, d’empiler jusqu’à rompre et à d’autres instants de notre vie, de nous mettre en pause, en jachère, de ralentir ? Et si l’on résistait à la tyrannie du binaire qui exige de l’excessivement vite ou de l’excessivement lent ? Et si les deux nous comblaient mon capitaine ? Selon l’humeur de notre vie.
Comme souvent, c’est le mouvement, le changement qui font du bien et donnent du sens à nos petits bouts de parcours. La variation. Cette chose qui ne dit ni l’inconstance ni l’indécision mais ce droit qui est le nôtre de goûter à toutes sortes de bonheurs, divers, parfois contraires. On apprécie la célérité et son trop plein quand le calme et son vide apparent les ont précédés. Ou suivis. Plutôt que de nous engluer dans un des diktats du tic-tac, nous oscillons.

Accélération et temporisation ne sont que des bornes
entre lesquelles nous sommes libres de danser notre valse à deux temps,
ce drôle de mélange dont raffolait la 103

Imaginons une course en montagne. Au hasard.
Parfois, par goût de vivre, il faut aller plus vite que le tempo suggéré. Jusqu’à se précipiter et perdre haleine. En montagne, le temps qu’on passe peut se faire le plus objectif des dangers ; des fables où la tortue n’arrive pas à point, perdue, gelée ou foudroyée, l’alpinisme en regorge et qui ne sont pas des fables. Alors on se hâte. Puis, d’autres fois, il est vital de ralentir jusqu’à se figer, d’écouter ce que les secondes ont à nous dire, le temps qu’il faut pour faire le bon choix, celui du projet de vivre. Alors on s’arrête. Ne rester que sur l’un des deux rythmes serait une faiblesse. L’imposer à tous, tout le temps et en faire un dogme serait une connerie. Toujours cette fichue allergie aux totems qu’il est urgent de ne pas soigner.
Pour la vie, c’est le même solfège, encore une fois, la montagne nous éclaire. Mettons dans notre existence l’allure qui lui va au moment où elle le réclame. Le temps juste. Il tempo giusto disent ceux qui ont inventé l’élégance. Accélération et temporisation ne sont ni les errements ni les vérités de notre monde moderne. Elles ne sont que des jalons entre lesquels nous sommes heureusement libres de danser notre valse à deux temps, ce drôle de mélange dont raffolait la 103. Nostalgie d’une jeunesse où l’on s’accordait les deux tempos à notre guise, naturellement, sans que personne ne nous les dicte. Nous aurions de toute façon pris le pli contraire, marcher au pas est un renoncement de l’âge adulte.

Alors au lieu de prier l’éloge de la vitesse selon machin ou l’éloge du ralentissement selon truc, célébrons l’éloge du comme on veut. Liberté qui n’en a que le nom car les contrôleurs de vitesse oublient un point dans leur évangile selon Chronos : tout le monde n’a pas le luxe de réguler son existence. Le rythme de la vie, pour beaucoup, se choisit moins qu’il ne se subit. Certes, cela manque de panache et de poésie pour les pages bien être mais c’est la loi du quotidien pour la plupart : l’éloge du comme on peut. Faire le choix de ralentir ou de se hâter est un état d’âme de chanceux. Ceux de la vie qui cogne n’ont pas été dotés d’un régulateur de vitesse. Que les professeurs de cadence et de vertus se fassent observateurs du Monde nous ferait gagner un peu de ce temps dont ils semblent dire qu’il est de l’or.
Nous accélèrerons quand nous le pourrons et si nous le voulons. Nous ralentirons pour les mêmes raisons. Selon ce que la vie aura à nous suggérer. Selon ce qui sera négociable.
Nous ferons de notre mieux, en êtres débrayables.