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Treks en Himalaya

Les vents de notre vie

I

l se peut que nous allions en montagne aussi pour ça. Retrouver le vent.
Nous l’acceptons bien volontiers ce compagnon des cimes. Le vent. Pour un peu, une sortie sans ce souffle aurait le goût de l’incomplet et du calme inquiétant. Aller en montagne, c’est s’assurer que la Terre respire encore.
Il est rare qu’il nous accueille en bas. Il vit là-haut. Il annonce sa présence dans la face, tranquillement, graduellement et il nous cueille au col, toujours cette impression bizarre que le vent habite l’autre versant. Pan ! Il nous secoue sans ménagement nous rappelant qu’ici, on ne fait que passer.
Puis vient l’arête, la fine arête, le terrain de jeu favori du vent. C’est là qu’agit une de ses forces motrices, insoupçonnée, celle de la machine à remonter le temps. La vie nous a donné un corps à mémoire et lorsque le vent nous rudoie, il agit comme un shaker à souvenirs.
Nos 3 ans sont les premiers à frapper à la porte de l’album. Le vent souffle si fort sur l’arête qu’on peut se pencher en avant sans piquer du nez. Il nous soutient. On jouait à ce jeu, petits. On se souvient. Il suffisait d’une brise à peine appuyée, nous étions des brindilles, elle nous tenait droit oblique et ça nous faisait marrer. C’était à celui qui se penchait le plus. La main du parent soucieux nous agrippait la capuche du K-Way sinon c’était par terre, la faute à Voltaire. On découvrait la complicité farceuse de la Nature. Aujourd’hui, les tempes grisonnantes, il n’y a qu’en montagne qu’on peut encore s’incliner de la sorte et tenir droit oblique, sans artifice. Et aussi sur les digues. Se laisser aller fait du bien.
Puis une rafale plus décidée que les autres nous claque le casque et nous ramène à nos 10 ans. Ferme la porte bon sang ! entend-on, la tête, de crainte, rentrée dans les épaules. On ne sait pas pourquoi mais les enfants ne pensent jamais à fermer les portes alors elles claquent à tout va et les parents râlent de ça. L’enfance est une géographie où l’on aime le passage, les courants d’air et la possibilité de s’envoler, ce n’est que plus tard qu’on s’irrite du mouvement.
Mais quand même, ce vent, il fiche la trouille. On connaît ses humeurs ravageuses. Sur l’arête, il nous arrive, chancelant, de penser à la vie que le vent balaye. Jusqu’à l’idée, parfois, du demi-tour. Nos 17 ans s’invitent alors à la fête. Au lycée, nous l’avions appris par Monsieur Meyer, le prof d’Histoire-Géo. Pas le Meyer mais sympa quand même disions-nous, sûrs de notre esprit. Gorky le cyclone avait ravagé le Bangladesh. Donner des noms ravissants aux meurtres du vent est une tradition cynique. Alors nous avions mis chacun dix francs, tant pis pour le demi fraise, dans des paquets de riz à la Kouchner. Clope au bec et Clarks aux pieds, nous prenions conscience que les éléments ne faisaient pas de quartier avec les vulnérables. Comme pour Les Trois Petits Cochons, la paille et le bois s’étaient fait dévorer là-bas et nous, les ventrus occidentaux, bien au chaud de notre béton armé. Nous apprenions du vent que l’injustice pouvait corrompre jusqu’à la Nature et ses forces.

Il annonce sa présence dans la face, tranquillement, graduellement
et il nous cueille au col,
toujours cette impression bizarre que le vent habite l’autre versant.

On avance sur l’arête. Le sommet n’est plus très loin. Le vent fait danser la corde et saoule les corps. On voudrait causer à notre compagnonne de cordée mais le boucan d’enfer nous l’interdit. Drôle de jeu de la mémoire, ce sont les samedis de notre adolescence qui reviennent au galop. Pour se parler, au bal ou en boîte, il fallait s’isoler. La musique était trop forte. Sortir. Alors, avec celle qu’on allait aimer un soir, un été ou la vie, on trouvait un coin tranquille, loin des hurlements des Rita Mitsouko. Là, on pouvait chuchoter notre désir de ne faire qu’un puis ne plus parler, perdue la langue. Sur l’arête, c’est la même histoire, un samedi matin sur la Terre. La beauté de l’endroit et l’intensité du moment nous soufflent de lui dire, à elle. On tire la corde, on l’attend ou on la rattrape puis on va se réfugier derrière les rochers, là, en contrebas de l’antécime. Le vent ici nous épargne et on peut lui dire doucement comme la vie est belle ensemble et que ce soir, si elle le veut, elle peut venir dormir à la maison puisque c’est chez elle. C’est bizarre l’amour, il se chuchote ou il se hurle. Entre, rien.
Elle est là la force du vent, en quelques bourrasques, nous rappeler notre vie et le bonheur d’y goûter encore. Il est des compagnons fidèles de notre existence qui nous offrent de saisir le cours pris par celle-ci. Notre rapport au vent en est un.
À la fin, c’est le début qui revient. Le sommet a été atteint, les accolades célébrées et en poursuivant un peu de l’autre côté, le vent a cessé. Net. La tête tremble encore d’avoir été secouée mais tout s’apaise. Les questions de l’enfance ressurgissent. Les inutiles, les essentielles, celles que les adultes ne se posent plus, leur émerveillement périmé.
– Et, dis, tu sais où va le vent quand il s’arrête ?
C’est pour cela que nous allons en montagne.
Les questionnements de notre enfance jamais ne s’y essoufflent.