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Les chercheurs d’ores

Chaque fois, c’est le même torticolis.
L’année se termine et porte en elle la symbolique du passage. Tels les suricates, nous nous dressons sur fin décembre et nous tournons frénétiquement la tête, un œil vers hier, l’autre à demain. On regrette ou pas, on se dit que c’était bien ou que ça va l’être, on se résout, on se souvient, on se projette, on s’impatiente. Passé composé, futur antérieur sont nos mantras du moment. Il sera vite le 31, il sera minuit et l’on se jettera sur nos SMS pour parler de l’après à des gens qui sont loin, notre tête ailleurs. Une nouvelle fois, nous allons rater le présent.
C’est une vilaine habitude que l’on a prise de vivre à contretemps. Pour se soigner, on va là-haut.Aller en montagne, se dit-on, c’est fuir les trépidations d’un quotidien pressé où seules comptent les minutes d’après, négligées dès qu’elles sont celles de maintenant puis regrettées quand elles sont passées. La montagne est un fixateur de moments, c’est aussi pour ça que l’on y va, pour réapprendre l’immédiat. C’est joli mais c’est un peu mentir.
Cette montagne, on y pense des jours avant, souvent des mois, parfois une vie. Pendant l’approche, on se ménage car il y a la suite ; on se dit que l’on repassera là demain ou plus tard, lors du retour apaisé, du moins on l’espère et l’on songe aux difficultés à venir. Justement, elles sont là les difficultés qui nous invitent à nous recentrer sur la gestuelle de chaque seconde ; ça y est, on y est enfin dans cette force du moment mais quand même, on la regarde cette fichue montre, on se l’est dit, il faudra être en haut du couloir avant le soleil et puis, ce sera bien aussi quand ce sera fini. Tiens, mince, une seconde d’inattention et l’instant présent s’est refait la malle.
Au sommet, on le retrouve, on l’enlace, lui et nos compagnons, cet endroit a été inventé pour ça, pour célébrer l’immédiat mais déjà, il faut penser à redescendre, ne pas traîner, c’est là souvent que se jouent les malheurs. Ouf, tout se passe bien, on retrouve la vie d’en bas, heureux d’avoir le droit, encore, de penser au futur. On trinque à la bière et à l’amitié en refaisant le film de là-haut puis quand l’endorphine se tait, on pense aux projets puisque celui-là, ça y est, il a été coché, un souvenir déjà. De retour à la maison, le peu d’énergie qu’il nous reste est consacrée à dire aux autres et à Mark Zuckerberg (la montagne en sucre ?) ce que l’on a fait et comme c’était bien. Ce machin, en plus de nous-mêmes, ne parle que d’hier et de demain. Une nouvelle fois, malgré nos bonnes intentions, nous avons délaissé le moment. Notre amour de la montagne, on le chante en canon, au plus près du maintenant mais décalés.

Tiens, mince, une seconde d’inattention et l’instant présent s’est refait la malle.

En fait, c’est comme les autres jours. Le matin, on pense à ce qui nous attend ; la journée, au soir libérateur ; le soir, aux réjouissances du lendemain, le sens de notre vie collé aux magnets du frigo, à faire et fait, rayés, surlignés. Redevenir gouteur de l’instant et des gens compris dedans est un merveilleux projet mais le rythme de nos existences nous malmène. Il parait que ça ne dépend que de nous. Sans doute, de qui d’autre ? Mais il semble qu’un bout de ce nous aime aussi se faire chahuter par le temps passé et à venir, celui qui presse et qui manque. Pas une minute à moi est le tube du moment. Bizarrement, passer à côté de la vie donne à beaucoup l’illusion d’être vivant.
« Sois à l’ores. » Quand j’étais petit, mon papy Lulu me le répétait sans relâche. Je pensais qu’il m’invitait à la ponctualité, une des politesses à apprendre. Jusqu’au jour où il me l’écrivit. Alors je plongeai dans sa malice et le Larousse où j’appris que les anciens disaient ores pour dire tout de suite. Je compris que c’est au gout de la vie qu’il m’initiait et qu’il me fallait être à l’instant. Il sera toujours temps de penser au suivant. Cet ores m’expliquait-il est le plus noble des minerais car chaque minute négligée l’est pour toujours ; tant que la DeLorean du Doc sera en rade, cette minute ne repassera jamais et mérite autant que celles autour d’être choyée. Certains, me disait-il, se sont battus jusqu’à la mort, pour une seule petite minute de rab.
Alors j’ai fait cette promesse à Lulu, celle de m’attarder au présent, celle d’être à l’ores. Régulièrement j’échoue. Mais essayons.
Essayons ce truc qu’il nous arrive d’éprouver au sommet des montagnes, cette magie où l’on parvient pour une fois à être ici, maintenant, fixé à l’instant et à ceux qui l’occupent, ces minutes où l’on n’exige rien d’autre de la vie. Essayons, cette intense immédiateté, de la ramener à nos jours déréglés.
À la bonne heure.