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Le choix du crépuscule

Nous sommes redescendus à Pralognan.
C’était peut-être la dernière fois qu’il voyait le refuge du Col de la Vanoise.
– Félix Faure !
C’est vrai, Jean a 86 ans. C’est ce nom là qui colle à sa génération d’alpiniste.
J’aime la compagnie de Jean plus que beaucoup d’autres choses. Son vieil âge resplendit de sagesse et de douceur. Il est l’ancien que j’aimerais, plus tard, devenir. Un jalon. Il a fait le choix de l’honnêteté lucide, reconnaissant ses torts comme ses talents et ce que les autres ont fait mieux que lui. Il me fait gagner un temps fou et m’épargne bien des surtensions en ce qu’il a classé les choses en essentielles ou superflues. Jean s’est peu à peu débarrassé de l’inutile, on ne va pas si aisément à Félix Faure s’en s’être affranchi des vaines lourdeurs de l’existence.
Nous sommes entrés dans un bar. Jean a pris un Porto, de ces apéritifs délicieusement désuets.
L’autre était là aussi. Je le craignais, pas lui mais qu’il soit là. Je le connais. Anselme. C’est un conscrit de Jean mais il fait partie de l’autre camp des vieux. De ceux dont le mieux est toujours eux. De ceux qui s’agrippent encore à paraître.
Une fois déjà, nous nous étions croisés dans ce bistrot, c’est le seul endroit sur Terre qui mérite qu’Anselme s’éloigne de chez lui. Il avait parlé de lui, beaucoup, m’utilisant comme un miroir à son prestige. Beaucoup font ça, ils font mine de s’intéresser à votre vie pour évoquer la leur. Il m’avait demandé si j’avais déjà fait la Bertrand-Desmaison dans la face nord de l’aiguille de la Vanoise. J’avais dit non. Lui oui. Puis il me dit qu’il était allé là et là, pas moi, du moins pas beaucoup, du moins pas autant. Il me plaignait, lui avait fini de rembourser sa maison depuis 1987, n’avait plus à s’emmerder avec les contraintes du boulot et maintenant que les enfants sont grands, c’est tellement moins de souci. Je lui avais répondu qu’il me plaisait d’avoir encore vingt années de crédit devant moi, de n’être jamais allé à l’Eiger et de peiner à apercevoir l’âge de ma retraite même à la longue vue car cela signifiait qu’il me restait plus à vivre qu’à attendre. À lui qui était déjà un peu mort, cela ne parlait pas mais ça m’avait fait du bien, respecter machinalement tous nos aînés, c’est négliger ceux qui le méritent.

Pourquoi, à cet âge où il connaît enfin le Monde, se crispe-t-il sur la géopolitique du coin de sa rue ?

Anselme repartit de plus belle, des gilets jaunes à Internet, de la fainéantise à la bêtise, du bon vieux temps à tout fout le camp. En gros, lui et son époque valaient mieux que nous autres. Je le regardais sans l’écouter et je m’interrogeais.
Comment peut-il se satisfaire avec autant d’orgueil de ce qu’il a fait de plus que nous ? Ça sent si fort le temps passé, ce devrait sonner comme une absolue tristesse. Pourquoi, à cet âge où il connaît enfin le Monde, se crispe-t-il sur la géopolitique du coin de sa rue ? Par quelle drôle de bascule, lui, qui a sans nul doute connu les pleurs et les douleurs vraies, fait-il de rien toute une affaire? On en a vu d’autresdevrait-il clamer à longueur de nuances. Pourquoi s’endurcir quand la vie déclinant gentiment n’invite qu’à s’adoucir ? Comment peut-il blâmer le progrès, a-t-il oublié son père au dos meurtri ?
Je n’en sais rien et c’est bien comme ça ; il reste tant à comprendre.
Anselme et son esprit calcifié sont sortis. Il était 18h55. À la soupe.
J’observais Jean qui m’observait. Il s’émerveille de chaque instant, il sait qu’il en reste moins que plus. La vie lui a creusé la ride du sourire permanent. Le jour où ses yeux ne brilleront plus d’enchantement, c’est qu’il les aura fermés pour toujours. Je ne l’ai jamais pris en flagrant délit réac ou toute autre petitesse de vue. Il a fait le choix de la sagesse, ce n’est pas qu’il a capitulé, c’est qu’il a trié ce qui était digne ou non d’être combattu.
– Jean ?
– Oui…
– À quel moment devient-on un vieux sage ou un vieux con ?
– C’est ta vie qui le décide, ce n’est pas toi.
Il me donnait l’image d’un maître Yoda en doudoune SNC. De ces morales à papillotes, il abusait c’est vrai mais c’était le signe que la conversation était enclenchée.
Puis il bascula une énième fois son verre de Porto en aspirant très fort. En octogénaire, ça veut dire encore. La soirée sera longue. Jean n’est pas de toutes les sobriétés.
Je comprenais alors, un peu, comment s’était forgée sa sagesse. En laissant sa vie grande ouverte aux déraisons.
S’il n’y a que ça…