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Matthieu Delaunay a vécu en Asie du sud-est, avant d’élire domicile au Québec depuis quatre ans. Avec l’envie de découvrir le grand nord, il a choisi de traverser la basse-Côte-Nord du Québec en ski pulka. Suite de cette quête commencée par la recherche de soi-même, muée en rencontres avec les communautés autochtones. Deuxième partie.

« Où est allé tout ce monde qui avait quelque chose à raconter,

On a mis quelqu’un au monde, on devrait peut-être l’écouter. »

Où est allé tout ce monde qui avait quelque chose à raconter ? c’est exactement ce que je me demande en allumant mon enregistreur audio. En réalité la question qu’il faut se poser n’est pas « où est allé tout ce monde ? », mais plutôt « pourquoi on n’entend plus parler de tout ce monde ? ». C’est pour ça que je suis venu ici : pour leur tendre le micro, espérant qu’à mon retour leurs propos seront entendus par quelques oreilles. Le café embaume la cuisine. Je fais dorer quelques tranches de pain, Mimi sort le beurre de chicoutai. Ce petit fruit pousse aux latitudes boréales, sorte de mûre orange qui déclenche une légère acidité aux tonalités de groseille. Puisque nous sommes à table, j’en apprends davantage au sujet de l’autonomie alimentaire dans la région. Avec un ravitaillement par semaine assuré par avion, les denrées que l’on peut acheter à l’épicerie locale n’offrent pas la même variété que dans les régions urbanisées et se périment vite. L’isolement coûte cher, à tous les points de vue. Voilà pourquoi le village a conçu un jardin communautaire, même s’il n’est pas simple de tirer de cette terre le même rendement que dans les plaines de Montérégie.

©Matthieu Delaunay

©Matthieu Delaunay

Nicholas Shattler, fier descendant du peuple inuit. ©Matthieu Delaunay

La condensation gèle sur les quelques poils qui me tiennent lieu de barbe. J’ai laissé Tête-à-la-Baleine il y a quelques heures et je crois avoir vu un loup trotter au lever du soleil. Je devrais être heureux, mais non. Déprimé, las, usé, voilà mon état d’esprit ! Vous parlez d’un voyage ! Je contourne les collines du Mécatina et me pose enfin. Je retire une chaussure et une chaussette pour regarder mes plaies que je ne peux hélas pas lécher. Je réenfile le tout, anesthésié en deux minutes par le froid, et me verse une tasse de thé brûlant dans laquelle je trempe une barre au miel. Un couple à motoneige s’arrête à ma hauteur. Lucie et Darrell glissent vers Saint-Augustin.

– Quand tu arriveras là-bas, viens dormir chez nous !

– Avec un grand plaisir !

Puis ils repartent. La vie que je mène ici me plait plus que tout. Une vie de peu, une vie de pas, où chaque foulée mène d’abord vers la prochaine. Une existence où le silence est roi, la beauté sultane et le temps concentré dans quelques actes simples : se déplacer, se nourrir, se chauffer, s’hydrater et apprendre. Surtout des personnes qui s’arrêtent pour discuter un peu avec le drôle de zèbre coiffé d’un bonnet bleu et shooté au grand air. J’arrive finalement à Saint-Augustin deux jours plus tard. Les 34 derniers km ont été exténuants, mais rôdé à l’effort, je les ai expédiés en presque une demi-journée. L’itinéraire a été magnifique. La Tabatière, puis la Baie des Ha ! Ha ! m’ont laissé une empreinte indélébile, comme cette tempête de neige qui m’a fait marcher toute une journée en croisant deux personnes. Sur la porte d’une maison jaune, un petit mot : « Tu es bien arrivé chez Lucie, sois le bienvenu. Entre et installe-toi, je serai là avant le souper. »

En dégustant des plats d’ici, nous jetons un œil aux résultats du Super Tuesday. Joe Biden et Bernie Sanders font la course en tête. La candidate écologiste, seule femme de la bande, est bonne dernière. J’observe ces têtes blanches. Pour lutter contre un cacochyme décérébré, placer un apparatchik ou un candidat qui se veut hors-parti me semble une stratégie douteuse. Je ne sais pas qui a écrit qu’« il ne faut pas compter sur ceux qui ont créé les problèmes pour les résoudre », mais je vais me coucher en méditant cette sentence.

Matni parle de ce qu’elle a vécu au moment de la déportation entre les communautés de Pakua Shipi et Unamen Shipu. ©Matthieu Delaunay

Le coeur de caribou est un mets de choix. ©Matthieu Delaunay

©Matthieu Delaunay

Il vente à épiler un ours polaire. Je suis rossé par les bourrasques qui frappent ma pulka et ralentissent ma progression, mais parviens, dans un dernier râle, à Vieux-Fort. Plus que 90 km à parcourir. Dans le foyer qui m’accueille se tiennent autour de la table Ryan, Daisy et Joyce. Devant la télé, John Drudge, le patriarche, et Bill. À leurs pieds, trois chiens. Tout ce petit monde, à l’exception des chiens (encore que), fume à en faire pâlir une usine de charbon. John Drudge, 91 ans, me regarde, alors je baisse les yeux. De ses ancêtres, il a gardé le pli des yeux Inuit et le bleu glace d’un pêcheur, débarqué ici il y a deux ou trois siècles. John parle peu. Sous le front ridé, les souvenirs et les songes passent en rafale. À mon âge, il assurait le service postal entre les communautés de la Basse-Côte-Nord en traineau à chiens. Un jour, son traineau s’est fracassé sur des rochers. Après avoir attaché ses bêtes lovées en boule pour dormir dans leur épaisse fourrure, il s’est mis en route dans le blizzard. Une nuit de marche plus tard, il est arrivé au bureau de poste. Jetant son énorme sac de lettres, il a mangé rapidement, harnaché un autre traineau, puis est reparti récupérer sa meute. Et puis c’est tout. Et moi qui chouine sur mes plaies aux pieds… Mais se comparer, à quoi bon ? On trouve toujours meilleur que soi, tout le temps et partout.

Il fait – 35°C. Pour ne pas finir en glaçon, je bois et mange en marchant.

Je termine ma bouchée en enfilant ma cagoule et mes gants les plus épais. Ce soir, je veux être à Blanc-Sablon. Il fait – 35°C. Pour ne pas finir en glaçon, je bois et mange en marchant. En progressant sur des lacs gelés dépouillés de neige, j’ai les larmes aux yeux, parce que c’est beau, et que ce que je vis est incroyable. J’ai aussi les larmes aux yeux parce que c’est dur et que je sais que c’est bientôt fini. Mais les fins durent toujours trop longtemps. « La vie c’est court, mais c’est long des petits bouttes ». Je hâle ma luge au sommet d’une butte sans neige et embrasse la baie de Brador. Je fais le point sur ma carte. En bas, je pourrai aller au sud et il me restera une quinzaine de km jusqu’à Blanc-Sablon. Mais d’abord, il faut descendre. Et choir, choir et encore choir. Tomber trois fois, se relever quatre. J’expédie la dernière heure au pas de course car au loin, j’aperçois les maisons de Lourdes-de-Blanc-Sablon. Je longe le terrain d’aviation, escalade une dernière colline et m’arrête à son sommet, abrité du vent par une butte. Face à moi, l’archipel de Blanc-Sablon, avec la mer, la vraie, gelée sur plusieurs centaines de mètres. Je vois l’île-au-Bois et l’île Greenly, que j’ai contemplées sur ma carte pendant des soirées entières. C’est fini. Je suis arrivé.

Voilà, c’est fini. Je suis arrivé. Il fait – 43°C et je range ma luge et mes skis en écoutant le récital éolien qui me transperce la peau. ©Matthieu Delaunay

©Matthieu Delaunay

Retour

Je voulais retourner à Saint-Augustin-Pakua Shipi pour y passer une dizaine de jours. En lieu et place, la contagion au coronavirus enfle et mes projets s’évanouissent. Les gens se claquemurent, les vivres et l’essence commencent à manquer. La mort dans l’âme je prends la décision d’un retour précipité. C’est aussi cela voyager : s’adapter à la situation et tenter d’en tirer le meilleur parti. Les quelques jours qu’il me reste à vivre ici, je les passe chez celui qui deviendra un ami, Baudouin. Nous croisons les doigts pour que je puisse assister au prochain Pow Wow. En vain. Les jours passent, le départ approche, je cherche à absorber tout ce que je peux. Ce soir, nous préparons le cœur de caribou et la bannique chaude. Cet honneur sera mon repas de départ. Demain, hélas, je dois rentrer.

Arrivé à l’aéroport de Natashquan, j’enfile mon bonnet et tend le pouce vers l’Ouest sur la route 138. Pour rentrer chez moi, je dois remonter vers la source du fleuve, mais n’ai pas l’impression de revenir en arrière pour autant. Je suis un privilégié d’avoir pu découvrir ce monde. Tant de beauté, c’est presque trop pour un seul homme. Surtout s’il comprend que cette beauté meurt. Elle meurt lentement, parce que les braves crèvent à petit feu, mais crèvent quand même. Je regrette cette mort, je sais que son absence va nous manquer un jour. Mais il sera trop tard. Je suis triste d’avoir dû quitter ces gens si tôt. La modernité et ses maladies sont venues jusque chez eux saper la fuite que je voulais faite de découverte, d’écriture et de silences échangés. Je rentre en me sentant augmenté, riche d’une idée plus précise de ce que l’aventure peut comporter de vertus. Je songe enfin que, peut-être, tout ceci n’était qu’un prélude, un entrainement in situ avant une plus longue marche. Dans le froid encore, mais dans une solitude complète.

A l’arrivée je m’abandonne dans les bras de celle que j’ai tant convoquée en pensée. Au creux de son épaule, j’oublie mon heureuse solitude. Et pour la marche, nous verrons bien.

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