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Chifoumi | Jeu de main, jeu de malin

Il est une tradition en escalade, en alpinisme et ailleurs, celle du tirage au sort. Qui commence ?

Après un long, trop long temps d’approche et d’impatience, les premières difficultés sont là, à la fois excitantes et apaisantes. Enfin. Chacun s’équipe, souhaite en être, s’y coller. Alors il faut choisir celui ou celle qui commettra l’entame. Cette question se pose au sein de cordées homogènes, celles où le niveau technique des uns et des autres s’équivaut, celles où la démocratie signifie encore quelque chose. Dans d’autres groupes, la question du choix ne se pose pas, un leader autocratique, sexiste ou pourvu de toute autre qualité considère qu’il est la personne la plus à même de décider qu’il est la personne la plus à même de commencer.
Ordinairement, le tirage au sort se fait au Chifoumi, jeu de main ancestral à trois positions, pierre-feuille-ciseaux. En montagne, il s’agit d’un geste culturel. Assistez à un festival de cinéma de montagne et vous en serez convaincu, pas un film sans sa scène de Chifoumi au pied des parois. Ce jeu est très bien fichu car quelqu’un souhaitant volontairement perdre pour ne pas débuter les hostilités (il se dit que ça arrive) n’y parviendrait pas, chaque élément du triptyque procurant autant de chances de perdre que de gagner.

Ce jeu est diablement équitable sauf peut-être en cascade de glace où la moufle rend la réalisation du ciseau un tantinet inopérante.

Ne pas prolonger plus avant l’attente anxiogène, embrasser enfin l’action libératrice, laisser l’autre se cailler à l’assurage et fantasmer sur le pire à venir…l’objectif étant donc de gagner plutôt que de perdre, veuillez trouver ci-joint quelques stratégies réputées efficaces. À diffuser ou à ne pas diffuser selon votre degré de camaraderie avec l’égoïsme.

  • Les hommes ont tendance à jouer la pierre en premier, le décor minéral sans doute et un drôle de mélange anthropologiquo-psychologique liant virilité, âge de pierre et désir d’écrasement. Si vous estimez que votre compagnon de cordée est un homme, alors dégainez la feuille. Les femmes, elles, débutent préférentiellement par le geste du papier, occasion de vérifier que leur syndrome de Raynaud est en pleine forme.
  • Sachez vous entourer de jeunes grimpeurs. Ils penseront que vous déclenchez un check, ce salut de djeuns qui tape et qui claque et ils ne disposeront que de la pierre ou de la feuille. C’est déjà ça de gagné.
  • Observez attentivement votre compagnon. Il est des signes qui ne trompent pas dans une main en préparation quant au choix à venir : main crispée = pierre, deux doigts crispés = ciseaux, main détendue = feuille. Si l’ensemble de votre compagnon est crispé, il sera très heureux que vous gagniez.
  • La montagne a été inventée pour rompre la monotonie. Il est donc rare qu’un même joueur joue trois fois la même chose. Si votre adversaire – et néanmoins compagnon – sort les ciseaux deux fois de suite, à coup sûr, il ira de sa pierre ou de sa feuille le coup suivant. Jouez alors la feuille pour assurer ; ne pas perdre, c’est un peu gagner. Telle est la théorie du doublon. À cet instant de l’espresso, nous avons perdu les forts grimpeurs qui ont arrêté les statistiques plus tôt que la moyenne.
  • Un type qui a décidé que la vie ne valait pas d’être vécue s’est penché sur ces fameuses statistiques. Il en ressort que la pierre est jouée dans 35,4% des cas, les ciseaux 35%, la feuille 29,6%. Faites ce que vous voulez de ces chiffres et surtout, félicitez-vous d’avoir rencontré l’escalade dans votre vie plutôt que les mathématiques.
  • Soyez le plus évasif possible sur le nombre de rounds gagnants. Si vous remportez le premier, rappelez-vous que vous aviez dit un. Sinon, attendez que ça tourne en votre faveur. Les bons sentiments, ça va cinq minutes. Au sommet, n’oubliez pas de dire à votre compagnon que vous l’aimez et comme il est essentiel qu’il soit à vos côtés, la vie n’est qu’une affaire d’équilibre.
  • Lorsque vous aurez décidé de basculer définitivement dans la mauvaise foi, usez du spock. C’est une position de main hésitant entre la feuille et le ciseau. C’est à peu près illégal mais le froid du matin et l’onglée tenace seront vos meilleurs alliés pour justifier l’injustifiable.
  • La martingale ultime, ainsi va la vie, est de faire cordée commune avec un himalayiste obstiné et à la carrière conséquente. On revient rarement d’Himalaya avec la totalité de ses doigts et face à un adversaire dont le ciseau et la feuille sont pour ainsi dire indisponibles, vous vous octroierez le droit à une répétition dure de la feuille. Jouer, c’est aussi repérer les faiblesses de l’autre.

Mais surtout, une fois redescendu de vos montagnes, ayez en tête que la vie d’en-bas aussi suppose d’observer avec attention les mauvais joueurs. Et face à eux, souvenez-vous avec insistance que le ciseau toujours l’emporte sur la feuille.

Merci à la World Paper Society, l’Institution Internationale du Pierre Feuille Ciseaux.