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En pleine pandémie mondiale, le printemps 2021 au Népal a montré un visage sans fard de l’évolution des expés commerciales sur les sommets de 8000 m. Hélicoptères, oxygène et cordes fixes sans limite ont suscité commentaires et désapprobations. Au point de rendre obsolètes les propositions pour un changement, présentées dans les épisodes précédents. Si cette marchandisation des plus hauts sommets ne représente qu’une petite partie de l’activité touristique, ne va-t-elle pas s’accentuer et s’appliquer aux autres montagnes emblématiques du Népal ? Que proposer d’autre ? Qu’ils soient népalais ou occidentaux, les alpinistes pourraient contribuer à réenchanter l’alpinisme parmi les plus hautes cimes du monde.

En 2014 déjà, suite à l’altercation à l’Everest entre alpinistes de haut niveau et la « fixing team » des opérateurs népalais, un article de Gilles Rotillon présentait une analyse de cette évolution d’un point de vue économiste, sous le titre « Y a-t-il un marché de l’alpinisme ? ». Celle-ci insistait déjà sur un risque de changement de l’activité. « La commercialisation de l’alpinisme dans la mondialisation pourrait conduire à une transformation de l’alpinisme lui-même. C’est le sens du point d’interrogation dans notre titre : qu’il y ait marché n’est pas discutable, mais est-ce vraiment de l’alpinisme ? Répondre à cette question suppose d’analyser les composantes de ce marché bien particulier, à la fois du côté de la demande, du côté de l’offre, et de la nature du bien qui est en jeu. »
Et d’expliquer que c’est actuellement l’offre des opérateurs népalais qui régule le marché.

Ce qui se pratique en montagne sur les grands sommets prestigieux a un succès d’autant plus grand auprès d’un public d’autant plus nombreux qu’il s’éloigne de l’alpinisme historique. Gilles Rotillon.

« Ce basculement de la demande vers l’offre comme « moteur » de la dynamique de l’activité, associé à la recherche d’une clientèle plus nombreuse n’a pas été sans conséquences sur l’alpinisme lui-même, en modifiant sensiblement la nature du bien économique qui s’échange sur ce marché (…) Aujourd’hui, la massification d’une clientèle manquant d’expertise modifie fondamentalement la donne en rendant beaucoup moins acceptable le risque d’accident. Dès lors, l’accroissement de la sécurité devient une nécessité pour le développement du marché. On ne peut pas vendre massivement un service dangereux.

C’est cette sécurisation de la pratique qui explique l’équipement de la voie normale de l’Everest en cordes fixes, où le client n’a plus qu’à se hisser avec sa poignée auto bloquante en respirant son oxygène (en bouteille). Ce qui se pratique en montagne sur les grands sommets prestigieux a un succès d’autant plus grand auprès d’un public d’autant plus nombreux qu’il s’éloigne de l’alpinisme historique.»

Annapurna, ce printemps : le rêve de la très haute altitude ? ©Marc Batard

Est-ce encore de l’alpinisme ?

Il est tentant de stigmatiser cette pratique commerciale en l’affublant de tous les maux. Pourtant, il ne semble pas judicieux de vouloir écarter ce style d’himalayisme du champ de l’alpinisme, sous peine de créer des clivages entre pratiquants de la même activité, et qui serait surtout incompréhensibles pour les opérateurs ou l’administration népalaise.

En revanche, il semble indispensable de valoriser toutes les autres formes de pratique pour leur permettre de co-exister ou au moins d’être reconnues et acceptées. Cela pourrait être le rôle des associations d’alpinisme et des pratiquants du monde entier. Mais aussi des médias spécialisés pour mettre en valeur d’autres formes d’himalayisme et réduire la visibilité excessive, sinon exclusive, des expéditions commerciales.

Malgré tout, il est légitime en tant qu’alpiniste, d’avoir envie de gravir ces hauts sommets, à vouloir vivre la magie de la haute altitude. Cela ne sera possible qu’en acceptant la réalité de l’offre des opérateurs népalais, et en construisant en parallèle une pratique décalée, ultra minoritaire et même dénigrée. Même sur ces sommets, il reste quelques valeurs de l’alpinisme historique à mettre en oeuvre : comme le refus de l’oxygène, une progression encordée ou de petites équipes d’alpinistes solidaires.

Au Népal, aujourd’hui…

Comment aborder la question de la haute montagne sans les avis des acteurs népalais du tourisme ? C’est fondamentalement impossible. Mais il est surtout impossible de recueillir actuellement le moindre témoignage de ces acteurs tant la situation, en pleine crise du Covid, est chaotique d’un point de vue sanitaire, humain ou politique. Espérons que la saison de l’automne 2021 marquera un retour à une situation apaisée tant dans la société civile, dans la vie politique que pour le microcosme du tourisme en montagne.

Le ministère du tourisme devra également aborder deux dossiers complexes : celui de la reconnaissance des guides de haute montagne diplômés et de l’imbroglio des secours et des assurances. Pour nous, randonneurs ou alpinistes au Népal, la compréhension de la situation des agences et des guides, du ministère et des réglementations reste fondamentale et il faudrait l’aborder dans d’autres articles.

Mettre en place une activité d’expédition dans un cadre associatif permettrait de modifier radicalement la nature de cette offre qui deviendrait de fait non marchande.

Les alpinistes et les associations de montagne, acteurs d’une valorisation de l’himalayisme ?

C’est tout le sens de cette réflexion : donner envie aux alpinistes amateurs de participer à ce « nouvel himalayisme » en ré-inventant de nouvelles pratiques et surtout en ayant envie de gravir ces sommets du Népal « by fair means ». L’objectif étant d’inverser la prépondérance de l’offre commerciale en créant auprès des opérateurs népalais une demande et une pratique diversifiée.

L’himalayisme par sa forme souvent très collective est une pratique particulièrement adaptée aux associations (aux clubs de la FFCAM par exemple). L’ascension d’un sommet himalayen quelle que soit son altitude représente un véritable projet, et parfois le projet d’une vie d’alpiniste. Il permet de mobiliser toutes les ressources, d’en faire un ensemble ambitieux qui s’accorde bien avec les objectifs associatifs.

Mettre en place une activité d’expédition dans un cadre associatif permettrait de modifier radicalement la nature de cette offre qui deviendrait de fait non marchande, dans le champ d’une pratique sportive et culturelle, sans obligation de résultat et avec, si possible, une réelle économie de moyens. Il sera alors plus simple de renoncer aux cordes fixes, à l’oxygène ou aux hélicoptères, d’expérimenter la progression continue ou d’évoluer en cordées alpines.

Tukuche Peak, 6920 m : un beau sommet du Népal à presque 7000, propice aux évolutions de cordées classiques. ©Christine Hamel

Exemples concrets

Les manières différentes de vivre ces aventures en haute altitude, ces expéditions himalayennes, ne manquent pas. Voici quelques propositions illustrées de sommets.

  • « Les sommets de presque 7000 » au lieu de s’agglutiner sur les quelques 7000 abordables. Et ces sommets de « presque 7000 » sont à la fois plus nombreux, plus intéressants et moins onéreux. Et forcément moins fréquentés. Comme par exemple le Tukuche (ci-dessus), le Kang Garu, le Lugula, le Numbur ou le Panbari.
  • Les « tous petits sommets de moins de 6000 m », comme le Gangja La Peak, le Mardi Himal ou le Paldor, pour valider l’adage «Small is beautiful ».
  • Et plutôt que de réaliser un 6000 « en passant » style trekking peak, choisir et réaliser une vraie expé sur un 6000 comme au Mukot Himal, au Teri Himal, à l’Ardang, au Sanctuary Peak dans le massif du Kanjiroba ou au Ghustung Himal.

 

Kang Garu, 6981 m ©Paulo Grobel

Le Lugula, 6899 m ©Étienne Principaud

Si vous avez envie de très haute altitude et surtout d’être seul, pourquoi ne pas s’intéresser aux « presque 8000 » comme l’Annapurna II ou d’autres encore plus secrets ?

  • Faire un sommet classique, comme à l’Himlung, mais par une voie différente de la voie normale.
  • Imaginer des traversées de sommets comme au Bhrikuti ou au Mukot Himal à 6000 ou à l’Himlung à 7000. Un jeu alpinistique rare en Himalaya et particulièrement engagé.
  • Expérimenter le ski en Himalaya au Naulek ou au Mera, ou bien plus haut, au Panbari. Et trouver d’autres sommets intéressants.
  • Inventer le premier raid à ski au Népal, un peu comme la traversée des Dômes de la Vanoise mais à plus de 6000 m avec la Haute Route de Samdo.

 

Le Lamjung Himal (6983 m, à gauche) et l’arête Est de l’Annapurna II (7 937 m, sommet à droite) ©Paulo Grobel

Mukot Himal, 6087 m ©Christine Hamel

Panbari (6 905 m) à skis ©Paulo Grobel

  • Réaliser de grands itinéraires rocheux, ou d’équiper des voies de plusieurs longueurs lors d’un trip escalade original comme à Kyang dans la vallée de Phu, ou sur d’autres sites répertoriés, en collaboration avec les grimpeurs népalais de plus en plus actifs et motivés (parce qu’il y a aussi des falaises en bon rocher au Népal).
  • Explorer un massif entièrement vierge comme au Limi Himal et surtout le documenter et partager l’information.
  • Participer à la promotion d’une région entière en réalisant des grands treks engagés à l’Ouest du Dhaulagiri, à partir de Darbang ou Gurjakhani.
  • Et bien sûr, en privilégiant l’Ouest du Népal, pour une foultitude de sommets inconnus et plus ou moins vierges, pour en plus contribuer à un micro développement économique.

Falaises et piliers de Kyang, en vallée de Phu ©Paulo Grobel

Imaginer ainsi l’avenir de l’alpinisme en Himalaya, en multipliant les formes et les lieux de pratique, en ré-enchantant son image serait également bénéfique pour des économies de montagne malmenées par la pandémie, en particulier dans les régions les moins fréquentées. Et, pour illustrer cet « autre » himalayisme, rendez-vous pour les prochaines Chroniques de la Vallée Cachée au pied du Dhaulagiri, avec la traversée du Mukot Himal.

 

(*) Lire les épisodes précédents :

Épisode 3, les acteurs du changement

Épisode 2, quels sommets sans cordes fixes ?

Épisode 1, changeons les règles des expéditions au Népal

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