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Les files d’attente de candidats à l’Everest ont rendu visible cet aspect peu reluisant de l’himalayisme actuel : trop de cordes fixes et une marchandisation extrême ont conduit à un affadissement de l’aventure en altitude, voire à nier l’existence et l’intérêt d’une pratique réelle, en cordée, de la montagne. N’est-il pas temps de penser l’himalayisme amateur du monde d’après ? Changeons les règles. Voici les propositions de Paulo Grobel, guide et spécialiste des expés légères.

Cette année 2020 en Himalaya et au Népal a été exceptionnelle. Non pas par la qualité des ascensions réalisées mais justement par l’absence quasi totale de fréquentation des montagnes. Cette situation nouvelle pourrait nous inciter à porter un regard neuf sur nos ascensions en Himalaya. Une manière d’imaginer un monde différent en Himalaya.

La réflexion au sein de l’UNESCO qui a conduit à la classification de l’alpinisme au titre de Patrimoine Culturel Immatériel de l’Humanité  et le livre manifeste de Reinhold Messner  nous invitent à analyser nos pratiques actuelles. La pratique générale de l’himalayisme a été bousculée par les effets dévastateurs d’une marchandisation extrême qui a débuté sur les plus hauts sommets pour se généraliser.

 Changer les règles, est-ce possible ?

N’est-il pas temps de réfléchir à ce que signifie réellement atteindre le sommet d’une montagne ? A ce qu’il est nécessaire de mettre en oeuvre pour que l’expérience soit riche et significative ?

  • Est-il possible de changer les règles de l’alpinisme en Himalaya ?
  • Est-il possible, par exemple, en limitant l’équipement en cordes fixes des sommets, de redonner un sens plus profond à nos ascensions ?

Pour cela, il est indispensable de débattre à la fois au sein de la communauté internationale des alpinistes, pays par pays, avec l’Himalayan Data Base mais surtout au Népal au sein de la NMA (3), des guides de la NNMGA (4), de la NMIA (5), la Mountainering Section du ministère népalais du tourisme (& civil aviation), et surtout les agences népalaises spécialisées dans l’organisation des expéditions.

La grande difficulté de ce challenge sera de convaincre toutes ces communautés qu’une stratégie de complexification des règles des expéditions peut avoir une répercussion bénéfique sur le profit des agences et sur l’intérêt du travail des guides népalais, tout en valorisant et en pérennisant l’himalayisme.

Cette réflexion sur la nécessité d’un changement de règle pour les expéditions peut être illustrée par la lecture du dernier livre de Bernard Amy (6) et particulièrement le chapitre sur «les fondements psychologiques de l’alpinisme d’aujourd’hui». Bernard Amy se réfère à un article de Lito Tejada Flores (7) paru initialement dans la revue américaine Ascent (8)

L’Himlung, un beau 7000 au nord des Annapurnas et un bel objectif pour les amateurs. Sans cordes fixes, please ! ©Paulo Grobel

En cordée, et sans cordes fixes, haut sur l’Himlung. ©Paulo Grobel

Redéfinir l’alpinisme en altitude

Que nous explique Lito Tejada Flores dans son article? Que l’alpinisme est constitué de plusieurs types de jeu très différents, avec chacun des supports différents et des règles différentes. Au sommet de la pyramide de ces jeux se trouvent les expéditions qui ont un minimum d’usages. Juste en-dessous, on retrouve le Grand Alpinisme, avec des usages beaucoup plus stricts, et forcément un nombre d’adeptes et de réalisations beaucoup plus limités. Et la question est de savoir à quel moment, comment et par qui les règles d’un jeu spécifique changent ou doivent changer.

« La classification des jeux de l’escalade que je propose n’est pas une tentative pour décréter que certains de ces jeux sont meilleurs, plus durs ou plus méritoires que d’autres. Son véritable objectif est de rendre équivalente l’échelle de valeurs d’un jeu à l’autre pour que le grimpeur qui joue l’un de ces jeux puisse ressentir le même sentiment d’accomplissement.»… « Les jeux, tout autant que leurs règles sont soumis à une lente mais constante évolution. Le problème central de l’éthique en escalade tourne en réalité autour de la question : qui établit les règles de ces jeux ? Et, deuxièmement comment évoluent-elles dans le temps ? »

Le problème central de l’éthique en escalade tourne en réalité autour de la question : qui établit les règles ?

Pour conclure son article, il prend comme exemple l’histoire des Big Wall du Yosemite, son terrain de prédilection.

« C’est l’ensemble des règles des jeux de l’escalade qui change de manière continue, dans un sens toujours plus restrictif, c’est à dire en transcrivant les règles d’un jeu vers celui plus haut dans la hiérarchie, dans le but de préserver la confrontation fondamentale recherchée par les grimpeurs.

La première victime sera le jeu des expéditions, qui est emmené à disparaitre totalement au profit du jeu du Super alpinisme. En un sens, celui-ci est en effet plus créatif, les obstacles rencontrés étant si importants que l’évolution de la technique ou du matériel n’est pas prêt d’en réduire l’intérêt. Ce glissement progressif d’état d’esprit dans les règles du jeu de l’escalade ouvre un champ immense aux grimpeurs ».

Il semble que Lito n’a pas pris en compte un élément majeur de l’évolution de l’himalayisme : les enjeux économiques de la marchandisation des expéditions. Actuellement, cette hyper commercialisation est de nature à réduire considérablement le jeu des himalayistes en normalisant celui-ci par les règles d’un marché économique ultra compétitif, sans préoccupation du sens de l’alpinisme et de ses valeurs associées.

La seule possibilité d’une évolution différente de la pratique pourrait être cette modification des règles du jeu des expéditions et surtout que la majorité des acteurs soit d’accord pour les changer concrètement sur les sommets.

Il faut savoir qu’il n’est pas possible de pratiquer différents types de jeu alpinistique sur une même voie d’ascension. Si des cordes fixes sont en place, c’est le Grand Alpinisme qui y perd sa place et sa légitimité, et malheureusement bien peu d’équipes enlèvent les cordes fixes qu’elles ont posées après leur ascension, ce qui dénature irrémédiablement l’itinéraire. Le réchauffement climatique par la diminution de l’enneigement radicalise encore cette réalité.

Près du Manaslu, du Larkya pass, le col menant vers les Larkya (Main à gauche et Sano à droite), des sommets qui doivent être abordés en technique alpine. ©Jocelyn Chavy

Changer les règles, oui mais comment ?

Pour éviter les problèmes liés à l’hyper commercialisation, il faudrait rendre aux montagnes himalayennes leurs caractères premiers, la complexité de leur ascension, et décider tous ensemble de ne plus équiper de cordes fixes à partir de certains endroits, bien particuliers en fonction du sommet (et pour les sommets les plus fréquentés).

  • Pour l’Ama Dablam, pas de cordes fixes depuis la Tour Grise, le Camp 2 ?
  • Pour le Manaslu, pas de cordes fixes après le camp 2, ni au sommet ?
  • Pour le Makalu, pas de cordes fixes depuis le Col du Makalu La ?
  • Pour l’Himlung, pas de cordes depuis le camp 2 ?
  • Pour le Lobuche, pas de cordes fixes du tout ?
  • Ni pour le Ladies Peak ou le Mardi Himal ?
  • Et aussi pour l’ensemble des sommets autorisés par le gouvernement népalais, pas de corde fixe pour la dernière partie des ascensions ?

Les grands sommets emblématiques, comme l’Everest, le Pic Lénine, le mont Blanc ou l’Ama Dablam semblent faire partie d’une catégorie de montagnes particulière qui pourraient sortir du jeu de l’alpinisme. C’est certainement le prix à payer pour apaiser des conflits d’intérêts majeurs entre le monde économique et une réflexion sportive de l’activité.

L’Everest, l’Ama Dablam, l’Himlung et l’Island Peak par leur voie normale pourraient devenir alors de simple «Tourist Summit» hors du champ de l’alpinisme et dont les ascensions ne seraient plus répertoriées.

Au final, il s’agit de trouver un équilibre entre les enjeux économiques de l’alpinisme au Népal et la nécessité de réinventer un jeu digne d’intérêt pour les alpinistes. Tout en respectant un environnement naturel et humain exceptionnel.

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