fbpx
@

Repenser l’himalayisme amateur pour retrouver le sens de l’aventure : oui mais comment ? Après avoir lancé un plaidoyer pour changer les règles des expés commerciales, Paulo Grobel s’interroge : la fin des cordes fixes serait-elle compatible avec la réalité du terrain ? Éléments de réponse dans ce deuxième épisode, cas concrets et sommets à l’appui.

Notre réflexion s’inscrit dans le contexte d’une hyper commercialisation de (certains) sommets, qui a tendance à se généraliser au Népal et provoque un appauvrissement de l’expérience accessible aux himalayistes. Proposer de refuser, en partie, l’usage des cordes fixes revient à complexifier le jeu des expés commerciales. Cette solution nécessite d’être donc explicitée dans sa mise en oeuvre.

Il est très facile de parler de nos ascensions en haute altitude entre amis, entre alpinistes dans un salon, en regardant un film, ou en refuge. Généralement, tout le monde s’accorde à dire que s’interdire l’aide importante apportée par l’utilisation des cordes fixes est pertinente. Mais la réalité du terrain est éminemment complexe et contradictoire, comme nos discours. Pour mieux comprendre les enjeux de ce choix et le promouvoir, il est intéressant d’analyser des cas concrets de sommets puis de s’intéresser aux différents acteurs en scène, à la fois au Népal et dans les différentes communautés internationales d’alpinistes.

 Commençons par l’Everest !

Reinhold Messner, dénonce depuis très longtemps un « alpinisme de consommation ». Même sur un 8000, il fait une différence entre tourisme et alpinisme. « C’est la qualité du style qui importe dans une ascension, non le résultat obtenu à prix d’or… Il faut qu’une ascension soit propre : c’est cela qui fait sa valeur », insiste-il dans son dernier livre.

Messner poursuit : « L’alpinisme et l’industrie touristique poursuivent des intérêts opposés. Là où s’arrête le monde du tourisme commence celui des alpinistes. Si nous sacrifions tous les paysages naturels aux intérêts du tourisme, il ne restera plus de place pour les alpinistes ».

Ne serait-il pas judicieux pour faciliter le débat de séparer les deux activités,  d’un côté l’himalayisme et de l’autre le tourisme d’altitude ?

L’Everest pourrait n’être qu’un simple produit touristique hors du champ de l’alpinisme pour ce qui est de ses voies normales, un « Tourist Summit ». Ce statut de « Tourist Summit », malgré son caractère dérangeant, reflète bien une certaine réalité de sommet dont l’organisation est très formatée par une recherche de rentabilité et de profit immédiat, par les agences de tourisme népalaises et étrangères. Cette différenciation s’appliquerait également aux autres sommets emblématiques et très fréquentés du Népal, comme l’Ama Dablam, L’Himlung, l’Island Peak. Il ne serait alors plus nécessaire de s’offusquer sur les moyens utilisés. Les acteurs locaux et le gouvernement népalais pourraient se concentrer sur la fiabilité d’une mise en tourisme, gérée de manière professionnelle (avec cordes fixes, aménagement fixe du camp de base, système de secours, gestion des déchets, télécommunications, évacuations des toilettes). C’est actuellement cette tendance radicale qui est mise en oeuvre sur le versant tibétain de Chomolongma, par le gouvernement chinois.

Au final, accepter cette mise hors champ permettrait de simplifier le débat, d’un côté des produits touristiques avec leurs propres usages et de l’autre des sommets pour les himalayistes, avec d’autres usages.

L’Everest pourrait n’être qu’un simple produit touristique hors du champ de l’alpinisme pour ce qui est de ses voies normales, un « Tourist Summit ».

Sur l’Himlung, un beau 7000 au nord des Annapurnas ici en cordée « classique », sans cordes fixes ! ©Paulo Grobel

Ama Dablam. ©Jocelyn Chavy

Proposition pour l’Ama Dablam

C’est la plus belle montagne du Khumbu, l’une des plus fréquentée aussi !

Aujourd’hui, une ascension de l’Ama Dablam pourrait donc ne plus être considérée comme de l’Himalayisme, mais comme du tourisme d’altitude. Pour que l’Ama Dablam redevienne un « Expedition Summit » il faudrait à la fois modifier les usages et certainement les règles de son ascension.

La règle pourrait être: pas de cordes fixes au-dessus du camp 2.

Elle pourrait être soit définie, imposée et sanctionnée par le gouvernement népalais ou bien d’un commun accord par les agences népalaises et les guides qui opèrent sur la montagne. Il faudrait en complément définir les modalités d’équipement, avec une « fixing team » officielle et financée par l’ensemble des équipes présentes, et qui sécuriserait l’itinéraire jusqu’au camp 2. Les himalayistes devront donc, pour la partie finale de l’ascension, évoluer selon les usages de l’alpinisme, c’est à dire en étant encordés et autonomes. Le changement de nature de l’exercice n’aura échappé à personne ! Il s’agit d’une toute autre ascension que de simplement remonter des cordes fixes jusqu’au sommet en s’aidant d’une poignée auto bloquante. Pour les himalayistes qui envisageraient l’ascension de l’Ama Dablam de cette manière, la question du niveau technique, d’autonomie et d’expérience deviendrait déterminante.

« Suis je capable (en tête ou en second) de gravir des longueurs de niveau D en portant le matériel nécessaire pour un bivouac à plus de 6000 m ? « 

La notion de cordée deviendrait le sujet principal, en correspondance aux valeurs développées dans le concept de patrimoine culturel immatériel de l’Unesco.

Proposition pour l’Himlung

Sur ce sommet, le plus fréquenté des 7000 du Népal et considéré à tort comme le plus facile, la réflexion est peut être plus simple. Deux pratiques pourraient raisonnablement cohabiter sur la même montagne avec deux voies normales d’ascension différentes. Aux ascensionnistes eux-mêmes de décider de la réalité de leur expérience, avec ou sans corde fixes pour la partie finale. Ce choix devrait également être partagé et soutenu par l’agence choisie car la logistique et le budget sont différents.

L’arête Sud-Ouest pourrait être la voie d’ascension d’un Himlung qualifié de « Tourist Summit » et l’arête Sud serait l’itinéraire d’un Himlung en mode « Expédition Summit ».

Pour les himalayistes qui envisageraient l’ascension de l’Ama Dablam sans corde fixe au dessus du C2, la question du niveau technique, d’autonomie et d’expérience deviendrait déterminante.

L’Himlung, avec à gauche, l’arête S-O pourrait être le « Tourist Summit » avec cordes fixes, l’arête Sud à droite en restant dénuée, en mode « Expedition summit ». ©Paulo Grobel

Proposition pour l’Island Peak

Il serait judicieux de le considérer comme un produit touristique, dédié au tourisme d’altitude. Sa marchandisation est bien structurée, en mode « Kumbu Style », avec un équipement à demeure (cordes fixes et camp de base) et des guides népalais présents toute la saison qui font des aller- retour au sommet. Comme au Cervin ! On pourrait, par contre, redonner toute sa valeur au Pachermo, comme sommet de découverte de l’himalayisme dans le Khumbu, où les cordes fixes seraient alors interdites.

Proposition pour le Manaslu.

Voici un sommet emblématique, c’est le 8000 le plus abordable et le plus fréquenté du Népal.

Ne serait-il pas souhaitable qu’il redevienne un « sommet d’expédition » ? La difficulté technique n’est pas trop importante même sans l’usage des cordes fixes. La proposition serait donc de s’autoriser un équipement jusqu’au camp 2. Au dessus du camp 3 ne demeureraient en place que des ancrages permettant la progression et permettant la descente en rappel.

Proposition pour le Makalu.

Nous voilà dans le monde des 8000 difficiles, à la fois par l’altitude plus importante et par la difficulté technique. Il serait donc logique qu’il soit réservé aux alpinistes autonomes. L’équipement s’arrêterait définitivement au Makalu La. Quel challenge alors, que de gravir ce très beau Makalu !

Sur le Manaslu, progression avec cordes fixes. ©Paulo Grobel

Sur le Manaslu, progression en cordée, sans cordes fixes. ©Paulo Grobel

Pour les autres sommets.

La règle générale qui s’appliquerait pourrait être : pas de corde fixe pour la partie sommitale ou pour l’ensemble de la voie, à définir au cas par cas en fonction de la morphologie et de l’altitude des sommets.

Comment y parvenir ?

La question qui est posée est maintenant de savoir qui décide des usages de l’himalayisme, sur le terrain ? Comment sont-ils pensés, décidée, partagés et surtout mise en oeuvre et respectés ?

Les alpinistes étrangers peuvent-ils faire pression sur les institutions népalaises pour qu’un débat sur ce sujet soit ouvert ?

Mais dans un premier temps, ce sont aux himalayistes de s’emparer de cette problématique pour en débattre internationalement au sein de leurs structures respectives. Ce changement de paradigme devrait pouvoir s’élaborer dans chaque communauté, principalement grâce aux médias, aux réseaux sociaux. Et également porté par les alpinistes de pointe, porte parole d’une pratique plus exigeante.

Le troisième épisode de ce plaidoyer pour un nouvel himalayisme abordera donc la présentation et les problématiques des acteurs de terrain, au Népal et à l’étranger.

À lire : Plaidoyer pour un nouvel himalayisme, changeons les règles, épisode 1

Copy link