Les premiers jours, la pente est douce, presque trompeuse. La dénivelée n’a plus beaucoup de sens, seuls comptent les kilomètres. On avance mais les montagnes demeurent. Une avalanche dévale soudain les pentes du King Peak dans un grondement sinistre. En se retournant, notre premier camp a déjà disparu dans l’immensité. L’échelle humaine s’efface. Notre objectif est de demeurer.
Puis vient un paysage que je peine à photographier. Au premier plan, le King Peak rétrécit jusqu’à devenir une île de roc dans un océan de glace. L’Alaska s’étend au loin. À sa gauche, le glacier Seward déroule un tapis blanc jusqu’à l’horizon. Derrière un col, soudain, une ligne apparaît. Un trait de côte. Puis l’océan Pacifique. La tête en l’air, les yeux dans l’eau.
C’est à ce moment-là que reviennent les souvenirs les plus lumineux. Je les note dans mon carnet, pendant les quelques pauses en chemin. Gamin, je suis dans ses bras skis aux pieds ; dans une camionnette de déménagement pour une nouvelle vie ; assis sur le zinc du bistrot du coin ; à la table du dîner, un soir comme tous les autres… Je dois absolument les attraper au vol. Noircir mes pages devenues trop blanches au fil du temps. Pascal s’étonne : « Ulysse, are you writing here ? Eating ? Drinking ? No ? »
Je dois absolument
les attraper au vol
Les cow-boys deviennent alors naufragés et naviguent entre les proues de glace gigantesques qui émergent des entrailles du glacier. Au-delà du Prospector’s Col, à 5500 m, le Summit Plateau rappelle le glacier de Trient, gonflé aux hormones de croissance. Ce sera le lieu du cinquième et dernier camp, point de départ vers un sommet que nous atteindrons, lui aussi, dans la tempête.
Le jour J, des nuages lenticulaires énormes coiffent le sommet. Nous avançons doucement mais sûrement dans la gueule du loup. Les bourrasques nous bousculent suffisamment le corps et l’esprit pour nous obliger à nous réfugier sous un abri de fortune, le temps de décider s’il faut renoncer ou continuer.
Nous sommes tous les quatre recroquevillés sous une bâche, petit point noir dans un océan de blanc. Après une heure trente à se faire gifler par les rafales, c’est moins le constat objectif d’une amélioration de la météo que l’envie puissante de fouler le sommet qui nous incite à poursuivre.
Ce dernier push comme on dit, n’est pas difficile. Les crampons ont remplacé les skis. L’arête finale est esthétique et aérienne. Pas très effilée mais de part et d’autre les parois abyssales du Logan crient leur vide. On avance sur le dernier fil avant la cime, bousculés par le vent qui ne faiblit pas non plus.
Je me sens extraordinairement bien. Pas froid, pas fatigué, pas de doutes. J’ai un message de la plus haute importance à faire passer. La veille, j’ai écrit quelques mots sur un bout de papier, symbole d’un au-revoir à mon père. Je voulais lui laisser dans la neige ou le vent du sommet. Je l’ai glissé soigneusement dans la poche poitrine de mon sous-vêtement, la poche la plus sûre, celle où je mets aussi ma batterie de secours pour la caméra, bien au chaud.
Je cherche le mot
du bout des doigts
Le mardi 2 juin 2026, à 17h45, lorsque nous avons terminé une rapide célébration au sommet, je me mets à l’écart sur la petite plate-forme sommitale. J’ouvre les zips des cinq couches de vêtements. Jusqu’au dernier, celui très fin de la poche poitrine. Je cherche le mot du bout des doigts. D’abord fébrilement, puis nerveusement. Rien. La poche n’est pas trouée. Je suis pourtant certain d’y avoir glissé le mot. Je recommence. Mais la poche est vide. Le mot n’y est plus. Je ne l’ai jamais revu.
Je me plais à croire que le message est passé un peu plus tôt que prévu, bien avant le sommet. Sur un autre sommet. C’est en tout cas la première fois que je gravis une montagne à la difficulté décroissante, où les noeuds se défont au fur et à mesure, où le ciel s’éclaircit à la descente.
Cette expédition n’aura pas fait disparaître ma peine, mais elle lui aura donné un horizon. Comme un voyage au bout de ma nuit, jusqu’à ce matin où, enfin, le sac paraît plus léger.











