L’autre sommet du Logan #1 : Voyage au bout de ma nuit

« Il fallait bien être quelque part cependant en attendant le matin, quelque part dans la nuit. »

Voyage au bout de la nuit, Céline

Il ne fait jamais tout à fait nuit au printemps du Yukon. Par 60° de latitude nord, le soleil disparait derrière les lignes de crête, mais laisse toujours trainer quelques rayons jusqu’au matin. C’est vers 4h, au point le plus sombre, que la voix de David retentit : « Ulysse, tu viens m’aider ? ». L’accent québécois du guide habituellement si sympathique, me glace. 

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À vrai dire, je m’y attendais, même si j’ai eu bien du mal à percevoir l’appel au milieu des rafales de vent brutales qui assomment les têtes et les tentes. Une tempête de neige était prévue depuis deux jours déjà. Mais son intensité dépasse de loin les prévisions, surtout à cette altitude encore modeste du camp 1, à 3301 m.

On a bien dressé quelques murs de neige mais ils se sont effondrés sous la pression des bourrasques et il faut maintenant les reconstruire. Les tentes sont solidement arrimées, mais elles sont ensevelies sous la neige soufflée, quand elles ne ploient pas dangereusement sous les 100km/h de vent. Il faut alors déneiger, fixer à nouveau les ancrages, tenir les arceaux… « L’alpinisme de haute altitude n’est pas un plaisir, c’est une corvée » disait Reinhold Messner.

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La principale difficulté de toute expé consiste à s’extirper du sac de couchage chaque matin. Le faire par une nuit glaciale pour enfiler des chaussures de ski dures comme le bois et se jeter dans la gueule d’une tempête relève du plus grand mystère de l’alpinisme, de ses origines à nos jours : « Mais qu’est-ce que je fous ici, bordel ? ».  

Mais David m’attend et il n’est pas question de lambiner. J’ouvre les quelques millimètres de nylon qui me séparent de cet enfer blanc et suis immédiatement frappé par une bourrasque. Genou à terre.

À la minute près

J’attaque le deuxième round mais je frise très vite le KO. Pas le vent cette fois. Au moment de prendre ma pelle et de commencer à creuser une tranchée dans la neige, je réalise que mon père est mort deux mois plus tôt, jour pour jour. À la minute près. Rage. La majeure partie de mon hurlement est étouffé par les couches de vêtements qui me couvrent la bouche, le reste se perd dans les nuées. Et David me passe un autre bloc de neige à empiler sur la muraille qui se dresse peu à peu dans cette demi-nuit. 

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Mon père venait de mourir dans un accident, à l’âge où l’on peut enfin se libérer du travail. Un monde s’effondrait. Sidéré par une information que je ne parvenais pas à assimiler, je parais aux formalités. Je tenais bon en apparence.

Mais un autre monde continuait à tourner, celui où l’on ne parle pas de la couleur du cercueil ou des horaires de la morgue de secteur. Sophie Lavaud, elle, me proposait de l’accompagner à nouveau pour documenter son expédition sur le mont Logan. L’expérience avait été réussie ensemble au Nanga Parbat, en 2023. Cette fois, elle s’attaquait au point culminant du Canada. Le projet s’était concrétisé en pleines funérailles. L’expé était confirmée. Il fallait que je me décide.

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Ça a débuté comme ça. Avec des raisons à trouver, celles de partir ou de rester. Comment pourrait-il en être autrement ? On parle rarement des raisons de partir en montagne, en expédition, à l’aventure. Comme si se lancer plusieurs semaines au bout du monde était un acte gratuit, un élan héroïque d’une force irrépressible. Sans aucun doute possible. Foutaises. Si les alpinistes portent de gros sacs, c’est pour mieux y enfouir tout l’attirail pour gamberger. Cogito ergo conscendo. Je pense donc je grimpe. 

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 je ne pouvais pas partir
comme si de rien n’était

Ma participation – ou mon renoncement – devait donc se lier intimement à la disparition de mon père. Autrement dit, je ne pouvais pas partir comme si de rien n’était. Et l’histoire que j’y vivrais, tout comme celle que je raconterais, porteraient forcément les marques du deuil en cours. Il me faudrait rapprocher l’intime de cette épreuve à l’universel d’un sommet. Sans parler de mon aversion pour la mise en récit de soi, à laquelle je ne pourrais probablement pas échapper cette fois, du moins en partie. 

C’est dans ce contexte que je devais décider si c’était une bonne idée de me lancer sur un sommet lointain et peu parcouru, exigeant, avec des conditions météo parmi les plus exécrables qui soient. Tout ça moins de deux mois après avoir enterré mon père.

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Pour y écrire quoi ?
Je ne savais pas encore

Pourtant, peu à peu, les choses se précisaient. Peut-être était-ce finalement le meilleur moment possible pour ce voyage jusqu’au bout de ma nuit. Je finissais par en parler à mes proches. Ils m’écoutaient et semblaient comprendre.

Au doute se substituait la certitude que le moment était venu d’ouvrir une parenthèse. Pour y écrire quoi ? Je ne savais pas encore. Mais le blanc du grand nord pouvait peut-être devenir une grande page blanche à saisir. À moins que je ne fonce tête baissée dans la gueule du Logan ? 

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