L’impossible mont Blanc

Le paradoxe est cruel. Il y a 240 ans, Jacques Balmat et Michel-Gabriel Paccard atteignaient pour la première fois le sommet du mont Blanc. Le 8 août 1786, après des années de tentatives, l’impossible devenait possible. Une montagne jusque-là regardée depuis la vallée entrait dans l’histoire. 1786 marque l’invention de l’alpinisme – à l’exception du mont Aiguille, bien sûr.

Deux cent quarante ans plus tard, l’histoire semble s’écrire à l’envers. En ce mois d’août 2026, le mont Blanc est à nouveau, sinon impossible, du moins déraisonnable à gravir, quelque soit l’itinéraire.

Au sommet du mont Blanc. ©Ulysse Lefebvre

La voie normale du Goûter est, disons-le, impraticable. Les refuges de Tête Rousse et du Goûter ont fermé leurs portes en raison des chutes de pierres incessantes et de conditions trop dangereuses. Les autres grandes voies d’accès ne constituent pas davantage une solution de repli : les Trois Monts, les Grands Mulets ou la voie italienne sont eux aussi affectés par des conditions mauvaises ou quasi-impossibles.

Le refuge des Grands Mulets n’est d’ailleurs plus gardé depuis le 31 juillet, et le refuge Gonella, côté Miage italien, depuis le 24 juillet ! Quant à gravir les grands itinéraires du versant italien – Brenva, Frêney, Brouillard – avec un isotherme à plus de 4000 mètres, cela revient à jouer à la roulette russe – sans parler de l’état dantesque des glaciers lors des approches. 

Les autres grandes voies d’accès ne constituent pas davantage une solution de repli

L’ironie de l’histoire est saisissante. Balmat et Paccard ignoraient comment monter au mont Blanc. Nous avons les topos. Nous avons des prévisions météo, des refuges, des piolets, des crampons, et deux siècles d’expérience accumulée. Et pourtant, nous restons dans la vallée.

En 1786, le mont Blanc était impossible parce qu’il était inconnu. En 2026, il le devient momentanément parce que le réchauffement climatique est là. Et parce que nous savons qu’il vaut mieux ne pas y aller. 

Là se joue peut-être l’un des grands changements de notre rapport à la montagne, et au plus célèbre des sommets des Alpes. Pendant longtemps, le « progrès » a semblé repousser sans cesse les limites. Un meilleur équipement, une meilleure prévision météo, des itinéraires dûment cartographiés rendaient les sommets plus accessibles. Aujourd’hui, ce mouvement se heurte à la transformation rapide de la haute montagne.

Le « progrès », avec aussi son tunnel, ses camions et son surtourisme (coucou l’UTMB !) nous revient comme un boomerang.

Les glaciers ont une gueule terrible, les chutes de pierres se multiplient comme à l’aiguille du Midi où un volume estimé de 15 000 mètres cubes de rocher se sont écroulés en une seule fois. Dire qu’il faut aimer les montagnes noires plutôt que les paysages à la Samivel ne suffira pas.

accepter de regarder le mont Blanc de loin

Le mont Blanc en est le symbole le plus spectaculaire. Ce sommet que des milliers de personnes gravissent chaque année peut, au cœur du mois d’août, se retrouver sans itinéraire vraiment praticable.

Pendant deux siècles, l’histoire de l’alpinisme a consisté à rendre possible ce qui semblait impossible. Sans doute devons-nous désormais apprendre le mouvement inverse : reconnaître que ce qui était possible hier ne l’est pas, ou plus, aujourd’hui. Accepter, parfois, de regarder le mont Blanc de loin. Ou depuis d’autres sommets !