Il est juste là, à portée du regard. Mais son sommet est difficile à discerner au milieu des antécimes. Pourtant le petit bimoteur Pilatus Porter qui nous emmène à 150 km au coeur du massif, frôle les parois du Logan au plus près et enroule la montagne par ses faces nord et ouest. Tellement près qu’on peut presque sentir le souffle des gigantesques avalanches qui ravagent ses flancs à notre passage.
C’est versant sud-ouest, sur le glacier Quintino Sella, qu’on pose les pieds pour la première fois dans cet univers unique. Le sommet n’est pas visible mais le majestueux King Peak se dresse au loin. Nous irons dormir à son col dans quelques jours, puis il ne sera plus qu’une petite pointe lointaine lorsque nous serons au sommet. Si nous l’atteignons.
L’itinéraire que nous suivrons est la King Trench. Une vaste tranchée qui pénètre le massif jusqu’au King Col. Ensuite, l’itinéraire devient plus vertical, complexe et sinueux, même s’il peut être skié jusqu’à environ 5700 m. Avant cela, c’est un labyrinthe d’impasses béantes et de passages fragiles à franchir.
Mais nous n’en sommes qu’à 2724 m. sur une vaste étendue de neige dont un confetti va devenir notre camp de base. L’avion repart rapidement. Reste le silence des montagnes. Et le bruit dans ma tête.
Au départ du camp de base, on entre dans le massif entre deux murailles qui se font face. L’œil inquiet, comme ces cow-boys traversant un canyon dont les falaises pourraient cacher une embuscade. Mais ici, personne. Seulement les créneaux de roche noire à gauche, des remparts de glace bleue à droite, et le vent qui surgit de la forteresse abandonnée. Il nous repousse, on n’est pas les bienvenus. Et bien entrons !
Mais plus qu’une montagne, le Logan est un continent de glace. Et on ne quitte pas le bout du monde en prenant la dernière benne. Le massif s’étire sur une quarantaine de kilomètres et surgit au cœur d’un océan glaciaire. À cette échelle, les glaciers ne sont plus des vallées mais des plaines de glace aux allures antarctiques, hérissées de nunataks.
Nous sommes cinq à nous lancer dans l’aventure : David, le guide canadien ; Sophie, alpiniste franco-suisso-canadienne aux 14 × 8000 ; Pascal et Satochi, autrichien et japonais ; et moi. Autour de nous, seuls six autres alpinistes tenteront leur chance sur le Logan cette année. Onze fourmis au total sur cette montagne immense.
Tous, nous avons déjà goûté aux plus grosses montagnes du monde et à leurs organisations démesurées, à base de sherpas, de camps pré-montés et de foules grimpantes. Au Logan, il n’y a que la montagne et nous.
Comme toujours, le premier réveil est difficile. Comment pourrait-il en être autrement ? Il faut s’habituer à la tente, notre bulle de confort relatif pour les trois prochaines semaines. Le réveil est glacial. La condensation de nos respirations se cristallise sur les parois. Dès qu’on bouge, il neige à l’intérieur.
onze fourmis sur cette montagne immense
Les chaussettes à mettre au réveil sont bien au chaud dans le duvet, mais impossible d’y mettre tous les vêtements sous peine de ne plus avoir de place pour dormir. J’y réserve aussi une bonne place pour mon matériel photo et vidéo, les batteries et quelques objectifs. Il faut donc enfiler les vêtements glacés, chausser les chaussures de ski dures comme du bois et s’extraire dans le froid mordant. De jour en jour, tout se ritualise. Le superflu disparaît. Une seule attention prend le pas sur toutes les autres : préserver ses orteils.
C’est à ce moment précis, dès le premier réveil, qu’il devient impératif de déconnecter du monde d’en bas. Ne plus penser à son lit, à la cafetière, au chauffage au sol, au steak-frites. À la famille aussi. C’est difficile, même si de rares alpinistes, rompus à l’exercice, parviennent à totalement cloisonner.
Pour les autres, le quotidien est un ressac qui rattrape régulièrement. Il faut en accepter les vagues successives, les hauts et les bas. Trouver l’équilibre subtil dans ce va-et-vient, laisser les souvenirs faire avancer sans plus retenir.












