Il peut refaire ce qu’il a fait il y a bientĂŽt dix ans : se mettre Ă poil au sommet du mont Blanc. C’Ă©tait en aoĂ»t 2017, une Ă©ternitĂ© climatique s’est Ă©coulĂ©e depuis – Kilian Jornet postait une photo de lui nu au sommet du mont Blanc. Ă presque cinq mille mĂštres d’altitude, Kilian pourrait recommencer : il ne devrait pas geler la semaine qui vient, l’isotherme zĂ©ro degrĂ© va percer le plafond.
AprĂšs un hiver qui n’a pas durĂ©, et un mois d’avril sec, les Alpes ont subi une canicule dĂšs juin, puis plusieurs vagues de chaleur. Sur certains glaciers suisses, toute la neige protectrice de lâhiver avait dĂ©jĂ disparu le 29 juin. Dans le massif du Mont-Blanc, les conditions avaient dĂ©but juillet un mois dâavance sur le calendrier habituel. Une nouvelle canicule est annoncĂ©e, et nous sommes, hum, dĂ©sorientĂ©s.
La montagne rĂ©pond, ou plutĂŽt rĂ©pondait Ă un calendrier bien Ă©tabli. Neige en hiver, transfo au printemps, « grandes » ou « belles » courses en Ă©tĂ©, et premiĂšres neiges Ă lâautomne. On se souvient mĂȘme dâun mois de septembre 2014 exceptionnel pour la glace dans les faces nord.
Si je vous dis que jâai parcouru le Whymper Ă lâaiguille Verte fin juillet, il nây a que deux solutions : je suis un miraculĂ©, bon pour la camisole. Ou bien câĂ©tait au siĂšcle dernier. Ă votre avis ?
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En 2017, Kilian Jornet sâĂ©tait photographiĂ© nu au sommet du mont Blanc pour tourner en dĂ©rision lâarrĂȘtĂ© du maire de Saint-Gervais imposant un Ă©quipement minimal aux alpinistes, en demandant si lâinterdiction sâappliquait aussi versant italien.
On ne sait plus quand partir, quand renoncer, quand publier un topo, quand considĂ©rer un itinĂ©raire en principe « en conditions ». Les courses de neige deviennent printaniĂšres en avril, mai, les faces rocheuses ou leurs accĂšs dĂ©licats dĂšs juin, les glaciers se dĂ©couvrent avant le cĆur de lâĂ©tĂ©.
Ă force, la formule « conditions exceptionnellement sĂšches » finit par ne plus vouloir dire grand-chose. Notre calendrier mental de la montagne disparaĂźt. Ce calendrier qui structurait les pratiques, les mĂ©tiers, les imaginaires et mĂȘme des rĂ©cits dâAlpine Mag, devient illisible.
Les plus opportunistes sont celles et ceux qui se frottent les mains – sans gants – Ă lâidĂ©e dâun Cervin Ă la Kiki, en basket, sans piolet ni crampons !
Soi-disant nous nous adaptons. Nous Ă©coutons les messages du gouvernement qui rĂ©pĂšte, comme Ă des enfants de cinq ans, qu’il ne faut pas jeter une allumette par la fenĂȘtre.
Les plus optimistes sâadaptent en visant des courses dâarĂȘtes qui ne sâĂ©croulent pas, de faces rocheuses qui ne sâĂ©croulent pas. Les plus candides se lĂšvent deux heures plus tĂŽt, sans quâaucun regel nâait pour autant Ă©tĂ© annoncĂ©.
Les plus opportunistes sont les cristalliers, qui rĂȘvent de nouveaux filons dĂ©garnis de glace, ou celles et ceux qui se frottent les mains – sans gants – Ă lâidĂ©e dâun Cervin Ă la Kiki, en basket, sans piolet ni crampons ! Car enfin, tous ces glaciers qui disparaissent ont une vertu : faciliter, un jour, la vie des pures lumiĂšres du rocher. Je plaisante bien sĂ»r, hein !
MĂȘme le matĂ©riel sâadapte : fini la polaire, vive le t-shirt cagoule-manches-longues, lâaccessoire numĂ©ro 1 de lâalpiniste face au soleil Ă©crasant de lâaltitude. Finis les crampons, les guĂȘtres et les Koflach (si vous savez ce que câest, vous ĂȘtes nĂ©.e avant 1990).
Conclusion : nous avons adaptĂ© nos horaires, notre matĂ©riel et nos itinĂ©raires, mais pas encore vraiment notre maniĂšre de penser la montagne. Nous continuons Ă attendre le retour dâune normalitĂ© climatique qui ne reviendra probablement pas.
Les « conditions inhabituelles » quâĂ©voque la Chamoniarde ? Pas inhabituelles dans le futur, mais pour autant pas assimilĂ©es, si je puis dire.
Un exemple ? Un retour rĂ©cent sur la traversĂ©e des Jorasses : « conditions sĂšches, descente RAS sauf chutes de pierres et sĂ©racs » : jusquâĂ quand parlerons-nous de conditions exceptionnelles, ou, dans ce cas, de « RAS » quand tout sâĂ©croule ?
jusquâĂ quand parlerons-nous de conditions exceptionnelles, ou de « RAS » quand tout sâĂ©croule ?
On reverra de la neige dans la Niche des Drus, on reverra de la glace en face nord des Droites, aux Jorasses et au Cervin. Mais on ne reverra pas la langue des Bossons cet automne, ni Edgar Grospiron, semble-t-il.
Si on s’adapte vraiment, alors on trouvera encore la beautĂ©. Peut-ĂȘtre faudra-t-il cesser de la chercher seulement dans les conditions parfaites, les « clignotants au vert », la neige au bon endroit, le rocher sĂ»r et le glacier bouchĂ©.
La montagne ne sera plus ce « terrain de jeu » (grosses guillemets) rĂ©glĂ© par les saisons. Elle sera davantage le monde tel quâil est : instable, parfois abĂźmĂ©, souvent imprĂ©visible. Cela nâempĂȘchera ni lâĂ©merveillement ni le dĂ©sir dây retourner.
Il y aura encore des lumiÚres fulgurantes, des matins suspendus, des paysages capables de nous émouvoir. Ces moments seront plus rares, ou plus incertains, et donc encore plus précieux. AprÚs le dry tooling, on fera du dry alpinisme, sans crabes ni doudoune. On acceptera la non-disponibilité, la non-consommation de la montagne.
La montagne ? Elle restera belle, sans rester docile.

