L’autre sommet du Logan #3 : Satochi

Quelques jours à peine après notre arrivée, je rentre au petit matin dans la tente commune pour prendre le petit-déjeuner. Satochi et David sont déjà là, l’air grave. Avant que j’ai le temps d’ouvrir la bouche, David me dit doucement : « On n’a pas une bonne nouvelle. Le père de Satochi est mort cette nuit ».

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Je suis foudroyé. C’est une décharge qui me fend le crâne. Une scène récente et terrible se joue à nouveau. Ma peine encore très vive se confond instantanément avec celle de Satochi. Lui est très digne. C’est un homme de 63 ans, rompu aux expéditions et toujours vif. Il échange intensément avec sa famille sur son inReach, petit appareil satellite d’envoi de messages.

Son père avait plus de 90 ans et ce n’est finalement qu’une histoire prévisible qui se joue. Pourtant elle me bouleverse. Satochi lui-même hésite, lâche quelques larmes, puis décide finalement de rentrer au Japon, par un avion qui doit justement déposer une équipe ce matin.

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avant qu’il ne s’envole
définitivement

Avant même de commencer l’ascension, notre équipe perd l’un de ses membres. Dans le même temps, nos liens se resserrent. Inconnus quelques jours plus tôt, nous venons de partager un événement majeur pour l’un d’entre nous. Ici, loin de tout, chacun compte davantage. Je m’en rends compte lorsque la douleur me serre les tempes.

Satochi part. Je reste. Nos deux pères ne sont plus. Le mien a eu son accident il y a deux mois exactement. Devrais-je faire comme Satochi et rentrer auprès des miens ? Suis-je égoïste ? En fuite ? Que penserait mon père de ma présence ici ?

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Je ne suis pas croyant. L’ésotérisme m’est opaque. Mais il m’apparaît soudain que la force du lieu, le temps long de l’expédition et la symbolique du cheminement pourraient être l’occasion de me mettre au clair avec lui, de me souvenir des bons moments, de retrouver ce qu’il reste de palpable. Au sommet, peut-être pourrais-je enfin lui dire adieu sereinement. Comme si, petit personnage de Sempé devant la fatalité, je l’attrapais une dernière fois par la manche avant qu’il ne s’envole définitivement.

Nous faudrait-il toujours
un autre but que le sommet ?

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J’ai enfin la sensation de m’être extirpé d’une sombre pesanteur. D’être passé au-dessus du plafond nuageux. Je crois savoir enfin pourquoi je suis là. Nous faudrait-il toujours un autre but que le sommet ?

Mieux vaut être au clair avec ses motivations quand on sort de la tente en pleine nuit pour creuser, que le vent souffle la moitié de la neige de chaque pelletée, que le masque gèle instantanément, que les orteils ne sont qu’un souvenir, qu’on hurle sans s’entendre, qu’on ne voit pas à deux mètres. Qu’on sait aussi que l’expé ne fait que commencer.

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C’est vrai au troisième jour d’expé, au camp 1, quand David me réveille à 4 h du matin. Ce sera pareil au camp 2, à 4103 m, puis encore à l’approche du camp 5, sur un Summit Plateau à plus de 5100 m transformé en cauchemar par le blizzard. Le Logan nous met à vif. Ses séracs gros comme des immeubles peuvent nous réduire au néant. À moins qu’on ne soit engloutis par ses crevasses bleues béantes.

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Chaque fois, le mauvais temps est prévu, mais chaque fois il nous surprend, par son arrivée précoce ou son intensité inattendue. Les prévisions de température deviennent un jeu. Le thermomètre de David descend : -18 °C, -24 °C, -33 °C. Notre degré d’adaptation monte proportionnellement. En douze expéditions au Logan, David n’a jamais vu de températures si basses ni de vents si violents.

Ici, on gravit la montagne
deux fois

Très vite, je comprends le fonctionnement du Logan et prends la mesure de la tâche. Nous enfouissons à chaque étape une partie de notre matériel dans la neige, avant de redescendre au camp inférieur. Il faudra ensuite revenir le chercher avant de s’installer au camp suivant. Ici, on gravit la montagne deux fois.

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Et quelles que soient les conditions, à chaque étape on sonde. On terrasse. On monte les tentes. On creuse les abris. Puis on fait fondre la neige pendant des heures. Je creuse donc j’expie. Ces installations laborieuses nous feraient presque oublier l’ascension elle-même. Mais je ressens enfin le désir de gravir et d’aller au bout. Je réalise que l’alpinisme a, somme toute, un atout que d’autres chemins plus plats n’ont pas : une fin.

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