Les 82 4000 des Alpes en 78 jours et sans moteur

L'enchainement du guide Roeland van Oss pour le climat

Traversée Tasch-Dom ©RoelandVanOss

Du 27 mai au 12 août dernier, le guide de haute montagne néerlandais Roeland van Oss a gravi les 82 4000 des Alpes en 78 jours, en utilisant ses propres forces physiques et morales. Si cette réussite sans moyens motorisés lui permet de rejoindre trois précédents alpinistes (Diego Giovannini et Franco Nicolini, puis Ueli Steck), le Néerlandais a voulu jouer le rôle d’un influenceur pour la préservation de la planète face au réchauffement climatique. Récit.

En tant que guide de montagne, l’ascension des 4000 des Alpes représente une grande partie de mon travail et de ma vie. Ce seuil des 4000 mètres dans les Alpes a toujours été particulier. 82 sommets sont « officiellement » répertoriés sur une liste créée il y a des années par l’UIAA (Fédération internationale d’escalade et d’alpinisme). L’enchainement de tous ces sommets a été réalisé pendant de nombreuses années et sous de nombreuses formes, mais seuls 3 alpinistes – Diego Giovannini et Franco Nicolini, et Ueli Steck – ont enchainé les 82 sommets par leurs propres moyens et en une seule fois (60 jours pour les Italiens en 2008, 62 jours pour Steck en 2015, NDLR).

Pour moi, l’idée de tous les gravir en une fois a germé en 2018, alors que je grimpais l’Arbengrat à l’Obergabelhorn (4063 m, Valais), avec un client. Nous parlions de mes projets (le K2, le Moonflower Butress, l’arête Cassin au Dénali, le Cholatse, le Manaslu) et de mon sentiment à leur égard. J’avais déjà réalisé un enchainement de sommets de 4000 m en solo, lors de la traversée royale du Mont-Blanc (en 15 heures), et ce souvenir restait l’un de mes meilleurs en montagne. Pas à cause de la difficulté, pas parce que j’étais le premier (beaucoup de gens l’avaient fait), mais à cause du sentiment d’avoir été dans ces montagnes en évoluant à mon propre rythme, en appréciant le terrain, les paysages, le tout avec un sentiment de fluidité.

12 août 2022, 78ème jour, Barre des Écrins ©Coll. Roeland van Oss

Ce projet ne concerne pas que moi
mais quelque chose de plus important

L’idée de l’enchainement était donc dans ma tête. Ce serait formidable de traverser les Alpes ainsi, de voir différentes régions, différentes montagnes, partager cela avec plusieurs personnes et essayer de gravir tous ces 4000 à mon propre rythme. Ce n’est qu’en 2021, après avoir tenté l’Everest sans oxygène, que cette idée est revenue dans mon esprit comme un projet intéressant pour l’été suivant, mais avec un objectif particulier.

J’ai été tellement choqué par ce que j’ai vu sur l’Everest, que cela m’a fait changer un peu ma vision. J’avais l’impression que tout le monde voulait être le meilleur, le premier, le plus rapide. Pour moi, il était donc important que ce projet ne me concerne pas que moi, mais quelque chose de plus important. Et le changement climatique était justement cette chose, une chose qui me touche beaucoup. En tant que guide de montagne et alpiniste, je vois à quel point les Alpes souffrent : les glaciers fondent, des pans de roches s’effondrent, les saisons changent, les sécheresses et les inondations se succèdent. Nous devons faire quelque chose, et se contenter d’en parler ne fonctionnera pas. Je pense que nous avons besoin d’actions qui inspirent, qui montrent l’exemple. Et ce projet d’enchainement des 4000 sans moyens motorisés était parfait pour cela !

30ème jour. Andreas Wadström en direction du col de la Jungfrau ©Coll. Roeland van Oss

31ème jour. Mönch (4 110 m), avec Jasper Hoekstra ©Coll. Roeland van Oss

Glaciers secs, crevasses partout

Dans cette optique, je voulais utiliser mon enchainement comme un outil pour montrer aux gens l’importance du changement climatique. Tenter de gravir les 4000 des Alpes par mes propres moyens revenait à montrer aux gens que si l’on veut, on peut faire de grandes choses sans laisser une empreinte massive de CO2, et que nous pouvons tous faire de petites choses pour changer. Si seulement j’avais su à l’époque quel bel été j’avais choisi pour mon aventure…

Comme j’avais l’intention d’utiliser le vélo entre toutes mes ascensions, j’ai élaboré un itinéraire pour réduire au maximum la distance à travers les Alpes, en démarrant de l’Est (Piz Bernina) pour terminer à l’ouest (Barre des Écrins), comme l’a fait Ueli Steck. J’ai donc commencé mon voyage à Morteratsch, Bernina, en Suisse, le vendredi 27 mai dernier.

Jour 34. Col de la Forclaz ©Coll. Roeland van Oss

Jour 75. Col du Nivolet ©Coll. Roeland van Oss

Jour 38. La Mer de Glace, dont l’épaisseur à ce niveau a diminué de près de 100 m depuis 1990 ©Coll. Roeland van Oss

Notre premier sommet gravi, ma confiance est brisée

Heureux, enthousiaste, plein de confiance, je ne savais pas ce qui m’attendait mais j’étais persuadé de pouvoir faire face. Mais ce « ce qui » allait devenir un problème de plus en plus lourd au fur et à mesure du voyage, et a été un obstacle majeur dès le début. En raison des conditions sur les glaciers et la montagne, le Piz Bernina (4 048 m) n’avait pas encore été gravi cette saison, et lorsque nous sommes arrivés sous le sommet, à skis, nous avons compris pourquoi : le glacier était sec, avec des crevasses partout.

C’était comme un labyrinthe à traverser, notamment vers le refuge Marco e Rosa. Nous avons même essayé de continuer directement vers le sommet, mais l’altitude et la fatigue nous ont poussés à dormir au refuge. Nous nous sommes levés tôt le lendemain et sommes partis pour le sommet. L’arête rocheuse facile était pleine de neige non regelée, tassée sur les rochers en dalle. Des conditions effrayantes, imposant beaucoup de traversées en terrain délicat… Finalement, nous avons réussi à atteindre le sommet du Piz Bernina. Nous sommes arrivés tard dans la soirée dans la vallée avec notre premier sommet atteint, mais avec ma confiance brisée.

Jour 37. Aiguille Verte, Noël Diepens dans l’accès à l’arête du Jardin ©Coll. Roeland van Oss

Jour 37. Arête du Jardin ©Coll. Roeland van Oss

En 9 jours, je n’avais gravi qu’un seul sommet

Le Piz Bernina avait toujours été dans mon esprit un des 4000 « faciles » des Alpes, mais avec de telles conditions la difficulté avait changé. Après ces 2 longues premières journées, j’avais déjà besoin d’un jour de repos. Je me sentais fatigué. Avais-je trop confiance en moi au départ ? Mon idée était-elle absurde ? J’étais rempli de doutes, mais nous avons roulé 3 jours en vélo et parcouru 275 km par 3 grands cols pour arriver à Saas Grund, dans le Valais, et continuer. Heureusement, mon partenaire en montagne était aussi un cycliste expérimenté et il m’a beaucoup soutenu pendant cette épreuve. Nous avons transporté la plupart de notre matériel sur nos remorques à vélo lors de cette transition en Suisse.

J’ai eu besoin d’un autre jour de repos, avant que nous ne marchions jusqu’au refuge Brittania au-dessus de Saas Fee. Le jour suivant, nous avons tenté 2 autres 4000, mais sur le premier sommet, nous avons dû rebrousser chemin à cause d’un violent orage qui n’était pas prévu. Constat démoralisant : après 9 jours de voyage, je n’avais gravi qu’un seul sommet. Les prévisions annonçaient un temps plus instable, les conditions étaient difficiles en montagne et je n’avais plus confiance. Qu’est-ce que j’étais en train de faire ?

Confiance

Les choses ont commencé à changer. Du 10ème au 23ème jour, nous avons réussi à gravir 25 sommets autour de Zermatt. Beaucoup d’entre eux étaient en mauvaises conditions, mais nous avons persévéré car ces sommets n’étaient pas si difficiles et la détermination de mon nouveau compagnon de cordée – également motivé par l’acte de gravir tous les 4000 des Alpes – était forte. Quelle différence cela a fait pour ma confiance ! À ce rythme, je me sentais capable de gravir tous les sommets visés en… peut-être 100 jours. Les jours qui ont suivi je me suis reposé et j’ai pu gravir 7 autres 4000 dans l’Oberland bernois, portant le total à 33.

Mais l’été 2022 a été vraiment spécial, car l’hiver 2022 avait été extrêmement sec. Globalement, il n’y avait presque pas de neige sur les glaciers, les crevasses étaient apparues, larges et nombreuses, les approches étaient sans neige dans des mauvais cailloux et rochers : les accès aux itinéraires devenaient vraiment plus difficiles. Avec des températures en hausse et des prévisions à long terme chaudes et ensoleillées, j’ai dû prendre une décision.

Avant de commencer mon voyage, j’avais fait une liste selon laquelle je voulais gravir toutes les montagnes dans un ordre précis. Mais aussi, grâce aux conseils d’un collègue, j’avais également dressé une liste des sommets qui devaient être gravis dans certaines conditions. Et Chamonix m’a alors semblé être le goulot d’étranglement de tout le projet, car de nombreux sommets du Mont-Blanc nécessitent des conditions particulières. Donc, après un jour de repos et après avoir regardé sans fin les prévisions et les compte-rendus d’ascensions, j’ai pédalé jusqu’à Chamonix en une journée – 145 km – pour devancer la dégradation des conditions et me consacrer aux sommets du Mont-Blanc. Ceci sachant que cela me coûterait une journée supplémentaire au bout du compte, car je n’en avais pas fini avec les montagnes de l’Oberland bernois.

Jour 44. Bivouac aux Grandes Jorasses, à la pointe Whymper, avec Noël Diepens ©Coll. Roeland van Oss

Le bivouac à la pointe Whymper ©Coll. Roeland van Oss

Au 51ème jour, j’avais gravi 61 sommets

Jour 55. Avec Jasper Hoekstra au Schreckhorn (4 078 m) ©Coll. Roeland van Oss

Du jour 37 au jour 51, j’ai gravi tous les 4000 du massif du Mont-Blanc. L’Aiguille Verte, l’Arête du Diable, les Grandes Jorasses, les sommets de l’arête du Brouillard et de Peuterey, et bien sûr le mont Blanc lui-même. Comme la météo est restée stable, j’ai pu enchaîner les ascensions les unes après les autres, avec seulement quelques jours de repos. Après les sommets du mont Blanc, du dôme du Goûter et de l’Aiguille de Bionassey le 51e jour, j’en étais à un total de 61 !

Le massif du Mont-Blanc étant terminé, je pouvais me concentrer sur les sommets qu’il me restait à faire, et trouver le meilleur itinéraire. De Chamonix, j’ai choisi de rejoindre Grindelwald à vélo – jours 53 et 54, plus de 190 km et 2700 mètres de dénivelé – et j’ai approché le Schreckhornhut le jour 55 avec Jasper, d’où nous avons gravi le Schreckhorn et le Lauteraarhorn, par l’incroyable traversée qui les relie. Du beau rocher, des vues incroyables : c’était merveilleux.

Le bloc d’ascensions suivant m’a conduit de Grindelwald à Zermatt (encore), où nous avons fait toute la traversée Obergabelhorn-Bishorn, et la traversée Mischabel (Täschhorn à Durrihorn, en une longue journée). Après cela, j’ai réalisé une rapide ascension en solo du Cervin, avant de prendre le vélo en direction de l’Italie.

FATIGUÉ, ÉPUISÉ, HEUREUX ET STUPÉFAIT D’AVOIR RÉUSSI

Jour 66. Traversée Täschhorn (4 491 m) Dom (4 546 m), avec Jasper Hoekstra ©Coll. Roeland van Oss

La fin

J’en étais là à 75 sommets, et j’attendais avec impatience la fin du voyage. Le corps a bien supporté l’effort constant et, bien que je ne sois pas un cycliste très expérimenté, j’appréciais de plus en plus le vélo. Sur les routes il n’y avait pas de crevasses, ni de chutes de pierres ou encore de départs prématurés à organiser : je pouvais pédaler à mon propre rythme, faire des pauses quand je le voulais… C’était top.

Les 7 derniers sommets, je les ai gravis avec Robin, un peu plus vite, comme un sprint avant la ligne d’arrivée. Parce que je voulais finir, mais surtout parce que les conditions se dégradaient toujours et encore. Finalement, j’ai atteint les deux derniers 4000 du voyage dans les Écrins, Dôme et Barre, le 12 août à 10h10 du matin. Fatigué, épuisé, heureux et étonné d’avoir réussi.

L’exemplarité n’est pas une façon d’influencer, c’est la seule.
Albert Schweitzer

L’été 2022 n’était pas le plus propice pour un projet de ce type, mais il a tristement démontré à quel point le problème est important : il a fait extrêmement chaud et sec, et de nombreuses voies ont été vivement déconseillées ou non accompagnées de guides en raison de chutes de pierres et de glace, et d’autre part plusieurs incidents majeurs en montagne qui ont eu lieu pourraient être directement liés au changement climatique.

Pendant cet enchainement, j’ai parcouru plus de 1 300 km à vélo, plus de 600 km à pied et plus de 100 000 mètres de dénivelé positif. Mais le plus important, c’est que plus de 130 personnes inspirées se sont engagées à changer quelque chose dans leur vie en faveur du climat, et que j’ai attiré l’attention sur le problème dans son ensemble, sur le fait que nous pouvons tous faire quelque chose.

J’ai inspiré des gens de la prochaine génération, par l’exemple, leur ai fait prendre conscience du problème auquel ils seront confrontés encore plus durement. J’ai utilisé mon enchainement pour quelque chose de plus, de plus grand. Comme Albert Schweitzer l’a dit : « L’exemplarité n’est pas une façon d’influencer, c’est la seule. »

Roeland van Oss remercie ses partenaires : le NKBV, RAB, Suisse Tourisme, Julbo, OutdoorXL, Dynafit, Progress, LaPierre, de Groene Veterinair, PersonalPeaks.nl, SAC.

Pour plus d’informations : www.climbing4climate.com

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