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Une Limousine de location

Mai 2018.
Plusieurs cordées en finissent avec la Petite Face Nord, à la Grande Casse. Une discussion courtoise, enjouée même, s’installe. Certains skieurs envisagent de rallier le sommet par l’arête puis de descendre par les Grands Couloirs. Pour d’autres, l’idée est d’aller au sommet puis de revenir en haut de cette facette nord, en très bonnes conditions cette année. Après tout, l’alpinisme est ce jeu des libertés. Dans ces doux échanges, la certitude d’une skieuse se fait plus abrupte.
– Faut redescendre maintenant, la neige est top, c’est un 5.1 hold-up !
Août 2018.
La falaise des Chéserys connaît son succès estival, mérité. Des grimpeurs patientent sous Dune, une belle voie Piola, plus prisée encore que ses voisines. L’enthousiasme haut en décibels d’un des grimpeurs en attente nous donne la clef de ce magnétisme.
– Y’a un 6b à chourave dans la dernière longueur !

Il y a mille raisons d’aller en montagne et c’est heureux sinon on se marcherait sur les prétextes. De la contemplation à l’hyper action, de l’introspection à la communion, des myrtilles à l’exploit, chacun y va pour ce qui lui plaît, le nourrit et c’est tant mieux. Au sein d’une même raison, les déclinaisons sont encore possibles. À l’infini. Choisissons l’action, pas tout à fait au hasard. Pour une même voie, les jours à l’âme d’alpiniste, nous poussons au-dessus jusqu’à voir de l’autre côté, la main sur le sommet. Les jours à l’âme de grimpeur, les jolis mouvements nous suffisent, un seul parfois, nous plions bagage au dernier relais et les rappels s’enchaînent prestement. La montagne ne dira rien, elle supporte aisément la jonglerie de nos envies. Et devinez quoi, à l’intérieur d’une même personne, au gré du temps qui passe et qui polit, les mobiles auront en plus le droit d’évoluer. Presque le devoir. Bref, pratiquer la montagne, c’est piocher une liberté parmi d’autres.
Au beau milieu de ces raisons qui n’ont pas à se justifier, la quête du chiffre, témoin de la performance, en est une. On la dit moins noble que les autres mais ce classement ne vaut rien, sauf à faire joli auprès des romantiques. Aller en montagne pour y être performant et valider cette réussite par du degré, du mètre ou du mètre/heure n’a rien de déshonorant. Les chemins d’accès à la performance sont à considérer avec respect tant ils modèlent la vie d’un Homme, entre sacrifice et engagement, entre barre de traction et exclusion du monde. Ce choix en vaut bien un autre.
Mais à la Grande Casse ou aux Chéserys c’est autre chose que la performance qui était en jeu. En scène. Plus subtile et plus vulgaire à la fois : l’étiquette, le grade. Skier la Petite Face Nord dans une neige tolérante, sortir la dernière longueur de Dune n’avait que le goût d’en être. En être du 5.1, en être du 6b et au passage, ne pas être gêné qu’on le sache. Attraper le pompon, ce pompon d’habitude trop haut perché mais peu importe, le voilà dans la main, brandi et agité. Et quand l’euphorie se sera tassée, alors il faudra attendre, veiller et dénicher un autre coup à faire, d’autres soldes sur lesquels avidement se jeter. Ça peut occuper une vie.

Attraper le pompon,
ce pompon d’habitude trop haut perché mais peu importe,
le voilà dans la main, brandi et agité

On peut se dire que cette quête du macaron est un motif parmi d’autres puisque c’est ainsi, la montagne, dans sa grandeur, les accueille tous. Soit. Dans un accès de philanthropie, on peut même aller jusqu’à percevoir dans l’expression des enthousiasmes (hold-up ! chourave !) la forme la plus aboutie de sincérité puisque ces gens nous le disent, c’est un petit larcin qu’ils vont commettre, sans autre prétention que d’y prétendre.
Mais on peut se dire aussi que leur mobile manque profondément de force et de signification. Car on le mesure, c’est l’affichage d’une réussite comptable qui prime et écrase tout le reste. Un signe extérieur de capacité qui semble être l’unique plaisir, l’unique désir et que l’on empreinte le temps d’une fois car habituellement, on le sait, 5.1 ou 6b, on en est bien incapable. Le temps d’une fois mais pour toujours. Comme ces Limousine de location qui ornent les samedis de mariages, en pensant que ça fait bien, que le plus toujours sera le mieux, rêvant des autres et oubliant d’être soi. Une Limousine, pour faire croire, sans doute un peu y croire. Une Limousine, une fois et plus jamais. Plus jamais mais pour toujours. Vacuité et vanité se disputent l’étroitesse de ce mobile, peu importe, se mentir à soi-même a cet avantage suprême d’être rapidement pardonné.
Mais le plus triste est ailleurs. Au-delà du clinquant, au-delà de choisir les montagnes moins pour leur beauté que pour la breloque, ces loueurs de performance passent à côté de l’une des plus délicieuses satisfactions qu’offrent la vie et son essentielle complice, l’incertitude. Celle de savoir que l’on a réussi, ici ou là, parce que nous y avons mis un peu de nos tripes et beaucoup de notre coeur, parce que patience et humilité nous ont dit oui.
Celle de savoir que ce plaisir pourra se rejouer car la marge, nous sommes allés la chercher avec conscience du pas à franchir et ténacité pour y parvenir.
Celle de percevoir le chemin qui a été fait, de s’en réjouir, et celui qu’il reste à faire si l’on souhaite aller plus loin. Le progrès n’est pas toujours ce vilain mot qui pue la course effrénée vers on-nesait- quoi, il peut aussi dire le bonheur des petits pas.
Celle d’avoir accepté ses échecs, ce n’est pas s’y résigner. Celle de savoir ce que l’on vaut.
Celle de savoir où on en est. Là, maintenant. En montagne et ailleurs.
Alors disons-le tout net. Parmi les raisons qui se valent, d’aller en montagne ou simplement de vivre, l’honnêteté d’être soi est peut-être la seule ayant le droit de prétendre qu’elle est la meilleure d’entre toutes.
C’est cela la vie, une histoire de rétroviseur, d’horizon et de miroir.