Votre mot de passe vous sera envoyé.

Un espresso à la mer #2

Jibé tenait là un des aimants les plus étonnants qui soit : le prix.
Contrairement à ce que la logique suggère, la gratuité effraie là où la cherté séduit. Seize euros la demi-heure de pédalos, on ne pouvait pas être déçu, sur l’eau comme sur Terre, le prix, désormais, fait la valeur des choses.
– C’est la théorie de la basket !
Nève qui venait d’en finir avec son École de Commerce grenobloise valida cette improbable évidence.
– Notre prof de marketing nous l’a expliquée. Mets deux paires de baskets identiques en vitrine d’un magasin, l’une plus chère que l’autre et bien… la moins achetée sera la moins chère.
– Mais les gens sont cons !
– Nous sommes les gens Jibé, ne l’oublie jamais. Nous sommes les gens.
De quoi a-t-on l’air dans nos montagnes avec ces via ferrata, rochers d’escalade et autres berges de lacs offerts à qui le désire ? Malgré l’élégance de la démarche, offrir attise les soupçons. Les marchands ont raflé la mise, payer rassure, payer cher flatte. Certains voisins de l’Alpe l’ont déjà compris ; à la Cabane du Trient, le litre d’eau minérale est à dix euros et ça ne désemplit pas ; à Chamonix, le kilo de Beaufort est à vingt-cinq euros à la Coopérative, quarante au Refuge Payot, devinez où les gens se pressent ? Jibé, des rêves de don plein la tête, se résigna : « Règle n°3 : Repenser le système de gratuité à la Via Ferrata de Chironne et au rocher d’escalade du Mas. Installez des panneaux « Si c’est gratuit, vous êtes le produit ». Se préparer à l’expression d’un scepticisme. Répondre pragmatisme et théorie du pédalo, variante de celle de la basket : utiliseriez-vous sereinement un pédalo s’il était libre d’accès ? »
Le soir venu, Nève et Jibé, satisfaits de leur première journée de fouille, se sont offerts une promenade sur le port. Se mettre en appétit et se nourrir de la mer, il était venu le temps du dépaysement gustatif. Poulet Tandoori, choucroute, Big Mac et sushis, la cuisine locale les plongea dans l’embarras, c’est le Monde qu’on leur proposait. Nève mit Jibé au défi de trouver une fondue. Savoyarde. Sans trop y croire. Il trouva, en trois regards et vingt petits pas. C’est cela l’identité, ça dit l’habitude ; le visiteur doit se sentir en terrain connu, ses vacances doivent ressembler à un samedi de galerie marchande, toutes saveurs à portée de fourchettes. Alors cessons d’égarer le consommateur marcheur avec notre fromage qui fond, nos myrtilles qui tachent et nos liqueurs qui verdissent. Là encore, Chamonix s’est ouvert avant les autres, la fonte des glaciers a charrié huîtres et bulots jusqu’en centre ville.
– Quand on y réfléchit Nève, le touriste, il a besoin de se sentir comme à la maison en fait ?
– C’est précisément cela.
– Bah, pourquoi il part en vacances alors ?
– Pour que ses habitudes prennent l’air et au final, pour se dire que c’est mieux, chez lui.
– Du coup, on mange quoi ?
– Comme d’hab.
La France aux mille fromages avait choisi ceux ornant la pizza de Jibé, les quatre mêmes qu’hier, les quatre mêmes que demain. Invariablement. L’habituel a cette drôle de vertu qu’il offre de comparer et la furieuse impression de voyager. Écouter votre voisin lorsqu’il rentrera de vacances, il commencera par vous dire si le pain, là-bas, était meilleur ou pas qu’ici.
Nève avait oublié le carnet bleu au camping, elle déchira un morceau de la nappe en papier de chez Casa Italia. « Règle n°4 : Élargir l’offre gourmande de la Chapelle, offrir présenter aux visiteurs clients leurs repères familiers, ne pas brider leurs rêves d’évasion par du circuit court. Thaï en Vercors, La Paëlla du Vernaison…ne pas craindre le métissage des saveurs. Le régionalisme, c’est bon pour la Corse. Si c’est dans l’assiette que le touriste voyage, autant qu’il embarque chez nous. »
Jibé qui croit beaucoup aux vertus des panneaux eut alors cette idée du soir
– Et si à l’entrée des restos de la Chapelle, on écrivait Fait comme chez toi. Subtil non ?
Alors Nève sut qu’il était temps d’aller dormir, le zèle menaçait Jibé.

La suite lundi prochain, avec quelques coups de soleil en plus…