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L’adaptation à la haute altitude ne concerne pas que les alpinistes. C’est une méthode de survie essentielle pour les plantes qui peuplent la montagne. Auteur d’un inventaire botanique réalisé il y a plus de 200 ans, Horace bénedicte de Saussure n’oublia pas d’observer la flore lors de sa première ascension du mont Blanc. Une équipe de guides et botanistes est partie sur ses traces, aux Grands Mulets, pour vérifier si de nouvelles espèces étaient apparues depuis, témoignages probants du changement climatique. 

Quatre heures du matin, le réveil sonne. C’est bientôt l’heure pour nous de rejoindre le refuge des Grands Mulets. A la manière des pionniers, nous avons opté pour un départ des Bossons, pour engloutir les 2000m de dénivelés à pied, sacs et cordes sur le dos, et sans l’assistance des remontées mécaniques pourtant devenues la norme dans la vallée.

Dans une aventure immersive, notre seule ambition est de re-découvrir des lieux extraordinaires et chargés d’histoire. Nous gagnons rapidement de l’altitude et atteignons bientôt les blocs de granite ayant servi de gite à Balmat lors de son ascension du Mont Blanc, en 1786. La première de l’Histoire. L’année suivante, lors de son épique ascension, Horace Bénédicte de Saussure avait pris soin d’effectuer un relevé botanique à plus de 3500m d’altitude, sur le « Rocher de l’Heureux Retour », îlot rocheux au milieu d’un océan de glace. Près d’un siècle plus tard, le guide et naturaliste Venance Payot porta lui aussi ses chaussures à clous sur les faces du Mont Blanc pour observer la vie sur les rochers d’altitude. Le 30 août 1861, accompagnant le docteur W. Pitschner dans son expédition scientifique jusqu’aux Grands Mulets, il identifia et répertoria l’intégralité des espèces végétales présentes sur cet ilot. Une vingtaine de plantes à fleurs furent ainsi listées par Payot dans son rapport « Végétation de la Région des Neiges ou Flore des Grands Mulets (Mont-Blanc) ».

Montée aux Grands Mulets. ©Nicolas Bartalucci

 

Ces étonnantes observations botaniques, multi-centenaires, sont le moteur de notre montée « à l’ancienne », sans autre aide que nos jambes et notre appétit de mettre nos pas dans ceux des anciens. Nous venons « revisiter ». Un lieu, une île du ciel, et plus encore : des faits de science aussi insolites qu’oubliés. La cordée est composée d’alpinistes scientifiques : Sébastien Lavergne (chercheur en évolution au Laboratoire d’Écologie Alpine de Grenoble), Cédric Dentant (botaniste au Parc national des Écrins), Brad Carlson (guide et chercheur au CREA Mont-Blanc) et Nicolas Bartalucci (guide et botaniste).

©Nicolas Bartalucci

Nous sommes arrivés à la jonction des glaciers (bien nommée « La Jonction »), au pays des renoncules des glaciers (Ranunculus glacialis), qui poussent et fleurissent en abondance dans les débris morainiques. Il est temps de s’équiper. Bien loin des chaussettes en laine de Saussure et Payot et des cordes en chanvre, notre équipement moderne n’est peut-être pas ce qui détonne le plus avec ce qu’avaient vécu ces naturalistes. En effet, les modifications du paysage glaciaire depuis 150 ans ont été spectaculaires, l’effet du réchauffement climatique n’étant malheureusement plus à démontrer… Il n’y a qu’à en juger par la date tardive de l’expédition de Payot à la fin de l’été 1861, alors que l’accès au refuge des Grands Mulets est de nos jours très compliqué à cette période (effondrement de séracs, crevasses béantes).

Nous sommes aujourd’hui le 2 juin 2020, et il nous a fallu beaucoup d’effort et une bonne dose de chance pour aligner les astres afin que toutes les conditions soient réunies pour notre expédition : un accès glaciaire praticable, une floraison optimale des plantes pour leur identification et une météorologie clémente, sans mentionner les formalités administratives de cet étrange printemps pandémique…

L’androsace saussurei. ©Sébastien Lavergne

Androsace saussurei. ©Sébastien Lavergne

L’évolution actuelle du climat pose la question de son impact sur la biodiversité dans des environnements qui constituent les limites de la vie. Et bien que l’humain n’y raisonne qu’en « survie », la haute montagne est un milieu de vie extraordinaire. Il n’est pas question ici des alpinistes et vagabonds des cimes dont la présence dans ces milieux extrêmes ponctue l’absolue solitude. Il est sujet de ces plantes étonnantes dont la discrétion n’a d’égal que la robustesse et que l’on croise parfois au détour d’une fissure ou sur une vire inconfortable.

Vous ne les avez peut-être jamais remarquées, mais elles sont bien présentes et ont assisté à bien plus d’événements que nous dans les hautes montagnes. Peu regardantes de la raideur des parois et de l’absence de sol riche et profond, elles parviennent à pousser à des altitudes incroyables, comme le saxifrage à feuilles opposées (Saxifraga oppositifolia) observé à plus de 4000m d’altitude dans le massif des Écrins et le massif du Mischabel. Comment des plantes peuvent-elles bien survivre dans ces milieux extrêmes ? Quel est l’impact du changement climatique sur ces plantes exceptionnelles ? Certaines ont-elles déjà disparu ? Des nouvelles espèces sont-elles observées ? Autant de questions qui nous poussent à suivre les traces de Saussure.

Saxifraga oppositifolia. ©Cédric Dentant

©Nicolas Bartalucci

Ranunculus glacialis. ©Cédric Dentant

Nous nous frayons un chemin dans le dédale du glacier des Bossons en direction du rocher des Grands Mulets (3057m), sinuant au mieux entre les crevasses béantes prêtes à engloutir ceux qui voudraient bien se jeter dans leurs gueules. Quelques litres de sueurs plus tard et après une traversée du glacier sans encombre, nos yeux scrutent enfin le rocher des Grands Mulets à la recherche de ces points de vie aux couleurs variées. Notre motivation est grande de pouvoir enfin prospecter, observer et comparer le tableau vivant que nous avons sous les yeux par rapport aux écrits de Payot. Très rapidement, nous sommes marqués par la présence de l’arabette alpine (Arabis alpina) dont les fleurs blanches n’auraient pu échapper à Payot qui n’en releva pourtant pas la présence. Cette espèce, que l’on observe souvent à des altitudes plus basses, aurait donc réussi à coloniser l’îlot rocheux au cours du siècle écoulé. Le lien avec le réchauffement climatique n’est pas direct, mais l’on peut aisément imaginer que les quelques degrés gagnés depuis le passage de Payot ont permis à cette espèce de pouvoir survivre dans ce milieu et donc aux graines retrouvées là au gré du vent ou des activités anthropiques ont pu établir une population stable.

Pour le reste, nous retrouvons l’essentiel des espèces observées par Payot. La communauté végétale a donc très peu changé, peut-être en lien avec un isolement fort de cet îlot de roche et les conditions encore vigoureuses qui le caractérisent. Cet ilot constitue-t-il un environnement encore relativement stable ? Les espèces se sont-elles adaptées au climat changeant ? Autant de perspectives de recherche pour l’avenir.

Cette espèce, que l’on observe souvent à des altitudes plus basses,
aurait donc réussi à coloniser l’îlot rocheux
au cours du siècle écoulé.

Sous un coucher de soleil spectaculaire et après une longue journée de labeur de près de 15h, nous avons déjà achevé la prospection du rocher des Grands Mulets que nous pensions réaliser en deux jours. Il est donc envisageable d’aller prospecter plus haut le lendemain.

La météo menaçante nous fait prendre une décision radicale : nous décidons de régler les réveils à 3h00 pour réaliser la prospection et rentrer avant le mauvais temps. L’objectif est d’aller visiter le Rocher de l’Heureux Retour (3509m) et inventorier les espèces végétales présentes. Ce que personne n’a fait depuis Saussure, 233 ans auparavant. Il y a un parfum d’ivresse à se sentir en lien direct avec le grand savant. Nous allons monter sur les épaules d’un géant.

©Nicolas Bartalucci

Après une très courte nuit, les lumières de nos frontales ne tardent pas à caresser les crevasses du glacier en direction du rocher convoité. Le Rocher de l’Heureux Retour… une heureuse arrivée pour nous. A la lueur du jour levant, nous y découvrons une espèce emblématique du massif du Mont-Blanc et non observée par Saussure. Il s’agit d’une Androsace, plante en coussin produisant de petites fleurs blanches rosées à coeur jaune et à cinq pétales. Souvent observée dans le massif du Mont-Blanc et confondue avec d’autres espèces des Alpes, les analyses génétiques menées par Sébastien Lavergne et Cédric Dentant ont montré qu’il s’agit d’une espèce nouvelle pour la science, méritant son propre nom. En hommage au grand scientifique genevois, l’androsace a été baptisée l’androsace de Saussure (Androsace saussurei) et l’équipe décide de faire d’un spécimen de ce rocher la référence pour cette nouvelle espèce. Une référence dont l’observation directe se méritera ! Nous observons 3 autres espèces au Rocher de l’Heureux Retour : le pâturin lâche (Poa laxa), une espèce de graminée typique des milieux alpins, le saxifrage à feuilles opposées (Saxifraga oppositifolia) détenteur du record d’altitude dans les Alpes et le silène acaule (Silene acaulis) avec ses coussins multi-centenaires et déjà observée par Saussure (appelé le « carnillet moussier » de son temps).

En hommage au grand scientifique genevois,
l’androsace a été baptisée l’androsace de Saussure
(Androsace saussurei)

Après Saussure, le « re-retour » à l’Heureux Retour dévoile donc une richesse en espèce plus élevée qu’attendue. Cela pourrait être le signe que certaines plantes se réfugient en altitude afin d’échapper au réchauffement climatique, ou que la fatigue de Saussure ne lui a pas permis de réaliser une réelle prospection : les mêmes espèces étaient peut-être là, mais il ne les avait pas vues. Il est fort probable que ce rocher soit ce que l’on nomme un refuge glaciaire (également appelé nunatak), un îlot de rocher au milieu des glaces où des espèces ont pu survivre aux grandes glaciations en évoluant en autonomie. Cet isolement complet pendant des milliers d’année est un puissant moteur dans l’apparition de nouvelles espèces, phénomène appelé « spéciation » par les biologistes. Les analyses génétiques ont montré en effet que cette androsace de Saussure est apparue en pleine période glaciaire, il y a moins d’un demi-million d’années, preuve ultime qu’aux périodes les plus froides de l’histoire de la planète, la montagne était encore bel et bien vivante.

©Nicolas Bartalucci

Arabis alpina. ©Cédric Dentant

D’autres expéditions sont d’ores-et-déjà prévues sur d’autres îlots du Mont-Blanc, ces îles du ciel (pour reprendre le titre du documentaire réalisé par Olivier Alexandre) ayant été épargnées des glaces depuis des centaines ou milliers d’années et constituant des berceaux de vie pour les plantes de montagne.
Une compréhension plus fine des mécanismes en jeu pour les plantes permettra de mieux mesurer l’impact du changement climatique sur la vie dans nos milieux d’altitude.
En outre, bien que ces formes de vie puissent paraître bien anecdotiques, leur habileté à prendre le temps qu’il faut pour croître en résistant aux conditions les plus difficiles pourrait constituer une profonde source d’inspiration pour nous, êtres humains, dans le contexte actuel.

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