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Putain d’onglée

Chez Alpine Mag, on est assez malin. Les apparences sont trompeuses.
L’idée du mois était de chercher, éventuellement trouver, des sujets captivant le plus grand nombre de lecteurs. Le concept, en soi, est déjà d’un haut niveau d’abstraction.
À cette fin, il existe deux procédés :
– écumer le zinc des comptoirs, écouter les paroles libérées par le houblon et prendre le pouls des préoccupations collectives. Le papa d’Alpine Mag, au prénom à coucher dehors et à ne jamais rentrer, s’est emparé de cette méthode avec un professionnalisme forçant l’admiration.
– étudier les scores d’audience télévisuelle et de vente de papier selon les thèmes abordés.
La conclusion de cette étude est limpide. Le contenu éditorial, pour connaître son succès, doit toucher directement les personnes, chatouiller leur centre d’intérêt, flatter leur tracas quotidien. Sinon ils s’en moquent. Le sort des réfugiés syriens, celui des journalistes turques, la majorité des personnes, globalement, s’en fout. « Trop loin et ça nous dit pas ce qu’on mange ce soir. » Contrairement à la croyance, ce qui dépasse ne rassemble pas toujours.
Par contre, la question des 80 km/h sur les routes départementales hystérise les foules. La qualité première d’une départementale, c’est d’être départementale. C’est comme ça, il faut que le sujet choisi s’incarne dans le quotidien du lecteur, que le monde qui tourne soit le sien le temps d’une nouvelle. Sinon il passe son chemin.
Nous avons réfléchi à l’application de cette recette côté montagne et le chef a eu une idée (on tiendrait là l’explication à l’abondance de neige depuis plusieurs jours). « L’onglée ! » a-t-il crié en salle de rédaction (que d’aucuns, bizarrement, appellent le Café des Sports). Mais c’est bien sûr, on le tient ce sujet à haute dose d’universalité et de proximité, auquel chacun(e) sera sensible. Parfois, les meilleurs sujets sont là, à portée de main et on ne les voit pas. « On fonce ! » a dit le secrétaire de rédaction. « Alphonse ! » a dégainé la maquettiste jamais avare d’un bon mot. Puis l’équipe s’est levée comme un seul homme. D’ailleurs, c’est un seul homme.

Nous avons réfléchi à l’application de cette recette côté montagne et le chef a eu une idée (on tiendrait là l’explication à l’abondance de neige depuis plusieurs jours). « L’onglée ! » a-t-il crié en salle de rédaction (que d’aucuns, bizarrement, appellent le Café des Sports).

C’est évident. L’onglée fait parler. Après. Car sur le coup, en plus du petit manège de la vasoconstriction des extrémités qui se fait vasodilatation quand ça lui chante, l’onglée s’accompagne d’une privation absolue des consonnes les plus précieuses pour communiquer. « U’ain on ée, a ait al ! »1  On ne sait pas trop qui a inventé l’onglée mais c’est une assez mauvaise idée pour nos activités de montagne, plutôt digitales. Le montagnard accorde une importance toute particulière à ses extrémités.
Les médecins, dont le métier est de tout savoir sur tout, nous expliquent que l’onglée est un mécanisme vertueux car il protège les organes nobles en leur consacrant le sang chaud. Sauf qu’en montagne, messieurs, mesdames les instruits, le plus noble de nous, ce sont nos mains et nos pieds. La rate, les reins, le cœur, le foie et tous ces trucs qui fonctionnent seuls, sont secondaires. Aujourd’hui, on sait opérer à distance ou jouer du saxophone dans l’espace mais personne n’a la clef pour anoblir tel ou tel organe selon les besoins du moment. On devrait pouvoir choisir consciemment de roturier  le cœur le temps, par exemple, d’installer ses peaux de phoque, de mettre alors le paquet sur les doigts puis de l’anoblir à nouveau lorsqu’il s’agira de contempler la beauté du monde. Mais on ne peut pas, c’est mal fichu. D’ailleurs, si les médecins étaient si malins, ils cesseraient de dire que nous autres les Hommes sommes des organismes supérieurs car homéothermes, température du corps constante quoi qu’il se passe dehors. Si tel était le cas, messieurs Vincendon et Henry seraient tranquillement en train d’attendre un bon créneau météo pour finir leur sortie et nous en serions heureux. Si tel était le cas, mon chien cesserait de moquer mes j’ai froid et mes j’ai chaud.
De plus, si l’on suit leur logique des fluides, celles et ceux n’ayant jamais l’onglée seraient donc des êtres à cœur froid. Impossible. Quoique, maintenant que j’y pense, je connais un type foncièrement égoïste qui n’a jamais, jamais froid aux mains. Méfiez-vous des gens dont les mains ne souffrent pas.

Même si on est tout à fait libre de choisir avec qui l’on va en montagne, il y a toujours un gros malin, à l’instant de vos gémissements, pour vous dire que ça fait mal, qu’au bout d’un moment ça passe, que ça lui est déjà arrivé, une fois, à la Grande Casse mais je crois que toi, t’étais pas là et bla et bla. Et bla.

Le véritable problème de l’onglée, ce sont les autres. Ceux autour de votre onglée.
Même si on est tout à fait libre de choisir avec qui l’on va en montagne, il y a toujours un gros malin, à l’instant de vos gémissements, pour vous dire que ça fait mal, qu’au bout d’un moment ça passe, que ça lui est déjà arrivé, une fois, à la Grande Casse mais je crois que toi, t’étais pas là et bla et bla. Et bla. C’est une séquence de votre vie où vous appréhenderez la notion de double peine : avoir très mal aux mains et être dans l’impossibilité de dissocier le majeur du reste des doigts. Ensuite il vous dira qu’après une bonne onglée du matin, on n’a plus froid aux extrémités de toute la journée oubliant que vos capacités de projection positive sont à cet instant précis, réduites à néant. Il vous fera un cours sur la différence entre température réelle et ressentie, il vous causera du vent (à ce sujet, proposons à Édouard Philippe d’en limiter la vitesse à 80 km/h sur les sommets, qu’on cause un peu montagne sur TF1). Puis votre compagnon d’infortune vous demandera si vous avez un syndrome de Raynaud, vous conseillera de consulter un angiologue et enfin vous achèvera avec une blague mille fois entendue sur la chance des himalayistes amputés de ne plus avoir à gérer ce problème. Nous vous souhaitons d’avoir retrouvé quelques consonnes dont le t de ta et le ɡ de gueule.
Pour parfaire votre peine, à la douleur s’ajoutera l’envie de vomir. Pourquoi, on ne sait pas, onglée et nausée aiment à s’associer. Surement le suffixe. Ou alors une fourbe vengeance de l’intestin, souvenir d’un lendemain de fête où deux doigts avaient pris le contrôle de ses spasmes à rhum arrangé.

Il existe une multitude de méthodes pour soulager l’onglée.
L’objectif étant que la douleur cesse immédiatement, aucune ne fonctionne. Seul le sang décide. À chaque sortie en montagne, on tente une technique que l’on a vue faire par un autre lors de la sortie précédente et comme ça ne marche pas, on en revient à sa bonne vieille méthode qui, si elle n’est pas plus opérante, a le mérite d’être la notre. Statistiquement, la technique la plus populaire est celle du moulinet puis vient celle des applaudissements mains-mains, mains-cuisses. Certain(e)s ôtent leurs gants et placent leurs mains nues sur la partie de leur corps qu’ils estiment la plus chaude, certains choix sont surprenants. Quelle que soit la méthode, il est un fil rouge sonore, celui d’émettre un bruit assez proche de la psalmodie, donc de l’invocation à ce que la vie soit plus douce. Chacun, à ce moment précis, se demande pourquoi il a arrêté le tennis.
Certains disent que tout se joue au niveau du poignet. L’air froid ne doit surtout pas s’immiscer par cette zone sinon c’est foutu. La solution est donc de placer l’extrémité de la manche de son blouson au-dessus du gant et non au-dessous. L’objectif est aisément atteignable pour le premier poignet car on travaille avec l’autre main, nue et maniable. Puis vient le moment de réaliser ce surpassement avec la main déjà gantée. Personne n’y parvient. Alors on enlève le premier gant et le jeu recommence de l’autre côté. Il n’y a pas vraiment de durée limite à ce passe-temps. C’est encore plus drôle avec des moufles. Souvent il se termine par un des deux poignets bien à découvert et par eh pis merde.

Heureusement, la Terre tourne autour du Soleil et un jour, s’en rapproche. Les journées s’allongent, se réchauffent, l’été pointe son nez. Enfin le montagnard peut se livrer à ses activités estivales… dont l’alpinisme. Alors, pour être certain de profiter encore et toujours des bonheurs de l’onglée, l’alpiniste juilletiste-aoutien se lève exagérément tôt, monte exagérément haut et fuit le soleil comme la peste, préférence pour les faces nord. « Au moins, là, t’es sûr que ça réchauffera pas ! » Les plus fidèles à leurs doigts qui pleurent iront en Himalaya dès l’automne.
Il se dit qu’une des vertus de nos sorties en montagne, c’est qu’elles nous offrent ce luxe de ne plus penser à réfléchir…
On ferait pas un peu de zèle des fois?

 

1 « Putain d’onglée, ça fait mal… »