Piolets d’Or 2022 pour le trio géorgien au Saraghrar et le solo de la traversée du Fitz Roy, prix spécial pour l’Annapurna III des Ukrainiens

Annapurna III, première ukrainienne, et mention spéciale du jury des Piolets d'Or

Fin novembre à Briançon, les Piolets d’Or 2022 seront remis aux Géorgiens Archil Badriashvili, Baqar Gelachvili et Giorgi Tepnadze pour leur première au Saraghrar (7 303 m, Pakistan) et au Belge Sean Villanueva O’Driscoll pour sa traversée solitaire du massif du Fitz Roy. Les Piolets d’Or attribuent également un prix spécial du jury au trio ukrainien auteur de la première de l’arête sud-est de l’Annapurna III, trio auquel échappe un Piolet d’Or pour utilisation de l’hélicoptère.

Ce sera sans nul doute une belle édition des Piolets d’Or, qui vont avoir lieu à Briançon du 18 au 20 novembre. Le Piolet d’Or Carrière sera remis au slovène Silvo Karo. Voici le communiqué des Piolets d’Or concernant cette cuvée 2022. « Après 2020, année où la mobilité internationale a été fortement affectée par la pandémie de COVID, l’année 2021 a vu une forte poussée d’activité, malgré les restrictions en cours. Il y a eu un nombre et une diversité remarquables de premières ascensions à travers le monde, par des alpinistes d’origines très diverses. L’alpinisme, qui a été reconnu en décembre 2019 par l’UNESCO comme un patrimoine culturel mondial immatériel, conformément à la Charte des Piolets d’Or, est bien vivant ! Nous sommes donc heureux d’annoncer que cette année, notre jury international composé de Conrad Anker, Alex Bluemel, Genki Narumi, Paul Ramsden, Patrick Wagnon et Mikel Zabalza a sélectionné deux 2022 Piolets d’Or. »

Ou plutôt, deux et demi, avec une mention spéciale qui aurait pu être un Piolet d’Or unique, si cette ascension majeure, l’arête sud-est de l’Annapurna III par trois Ukrainiens, n’avait pas été rendue possible par un accès et un retour héliporté, qui n’a pas été au goût du jury.

Piolet d’Or géorgien

Le massif du Saraghrar, situé juste au sud de la frontière afghane dans l’actuel Hindu Kush pakistanais peu visité, compte plusieurs sommets, mais peu d’alpinistes les ont atteints. Le Saraghrar Nord-Ouest (7 300 m) n’a jamais été escaladé, malgré des tentatives prolongées et courageuses sur le contrefort sud-ouest par trois fortes expéditions espagnoles dans les années 1970 et au début des années 1980. La dernière de ces expéditions a atteint 7 150 m sur l’arête nord-ouest, à un point qu’elle a nommé Saraghrar Nord-Ouest II. Les Géorgiens Archil Badriashvili, Baqar Gelashvili et Giorgi Tepnadze ont choisi la face nord-ouest, qui n’avait pas été tentée jusqu’alors et dont la partie supérieure est une paroi rocheuse raide – Headwall – qui se fond dans l’arête nord-ouest. Ils ont également choisi de faire la tentative en septembre, plus tard dans l’année que d’habitude, afin de réduire la chaleur diurne et les chutes de pierres.

Depuis un camp de base situé à environ 4 200 m dans le Rosh Gol, et sans grande pré-acclimatation, les trois hommes se sont  » échauffés  » en effectuant la première ascension de la face sud et de l’arête est (1 800 m, TD, glace 75°) du Languta-e-Barfi (6 833 m), avec un bivouac à 6 400m. Il s’agit de la quatrième ascension de ce sommet, mais de la première depuis le Pakistan.

Le choix d’un sommet inconnu dans une région très peu visitée a plu au jury des Piolets d’OR

Saraghrar (Pakistan), le Piolet d’Or géorgien.

Environ neuf jours plus tard, le 3 septembre, les Géorgiens ont commencé l’ascension de la face nord-ouest du Saraghrar Nord-Ouest à environ 5 000 m, poursuivant l’immense couloir de neige et de glace qui caractérise la moitié inférieure, pour faire un premier bivouac à 6 200 m. Au-dessus, une paroi granitique raide constitue le cœur de l’itinéraire. Surmontant de dures escalades en mixte, en libre et en artif, ils ont bivouaqué à 6 400 m, 6 600 m, 6 750 m, 6 850 m et à environ 7 000 m au sommet de la face. Les jours cinq et six ont été consacrés au Headwall haut de 250 m, dont une longueur leur a pris sept heures. Au-dessus, une longue arête complexe et sinueuse de 300 m de dénivelé mène à la cime. Les trois Géorgiens ont fait leur dernier bivouac près de la sortie de la voie espagnole, et le huitième jour, ils ont peiné jusqu’au sommet. Le même jour, ils sont redescendus jusqu’au bivouac à la sortie du Headwall et, le lendemain matin, ils ont commencé à descendre en rappel la face nord-ouest et ont continué toute la nuit jusqu’en bas.

Le jury a estimé que le choix d’un haut sommet non escaladé dans une région moins connue, une approche conventionnelle by fair-means, une face précédemment non tentée, une petite équipe, une longue ascension dans un style purement alpin avec des difficultés techniques importantes au-dessus de 6200m et une section crux entre 6750m et 7000m, avec la nécessité d’un haut niveau d’engagement, sont autant d’éléments qui traduisent une réalisation dont les caractéristiques répondent à la Charte des Piolets d’or.

Saraghrar Nord-Ouest, première ascension par la face nord-ouest, 2 300m, ED2 (ou cotation russe 6B), 6b M5+ A3+ 80-90°, du 3 au 10 septembre 2021.

Lire le récit d’Archil Badriashvili 

La traversée en solo du Fitz Roy, piolet d’Or pour Sean Villanueva

Piolet d’Or belge

Pendant cinq jours, en février 2014, les Américains Tommy Caldwell et Alex Honnold ont réalisé une étonnante et très convoitée traversée d’arêtes en franchissant l’intégralité des sommets de la chaîne du Fitz Roy, du nord au sud, de l’Aiguille Guillaumet à l’Aiguille de l’S. En 2015, cette Fitz Traverse a été récompensée par un Piolet d’Or.

Au début de l’année 2020, coincé à El Chaltén après le début de la pandémie et avec apparemment beaucoup plus de cas et de restrictions en Europe, le Belge Sean Villanueva O’Driscoll a décidé de rester en Patagonie pour profiter de ce terrain de jeu géant. Au début du mois de février 2021, il est prêt à se lancer dans un rêve : traverser les sommets de la chaîne du Fitz Roy en solitaire, mais du sud au nord. Le projet, d’une longueur de plus de cinq kilomètres et avec plus de 4 000 mètres de dénivelé au total, suivra la ligne d’horizon de l’Aguille de l’S à l’Aiguille Guillaumet, par les aiguilles de Saint Exupéry, Rafael Juárez, Poincenot, Kakito, le Fitz Roy, les aiguilles Val Biois, Mermoz et Guillaumet sud.

Le style de cette traversée, et l’engagement mental qu’elle représente, a plu au jury

Villanueva O’Driscoll était équipé d’un sac de hissage, de 10 jours de nourriture, d’un sac de couchage et d’une petite tente. Le poids de son équipement au départ était de près de 30 kg. Le premier jour, la seule corde qu’il utilisait a subi trois mauvais accrocs et a tout juste tenu jusqu’à la fin de la traversée. Peu de temps après, il a perdu des coinceurs.

Villanueva a grimpé en libre, la plupart du temps à vue, et s’est auto-assuré avec un Grigri dans la plupart des longueurs, sauf les plus faciles. Il n’avait aucun appareil de communication et n’a rencontré que trois autres cordées. Colin Haley, spécialiste de la Patagonie, a estimé qu’il s’agissait sans doute de l’ascension en solitaire la plus impressionnante jamais réalisée dans cette région. Le jury a estimé qu’il s’agissait d’une ligne élégante et soutenue, qui avait été tentée ou conçue par plusieurs alpinistes, bien qu’aucun ne semblait l’avoir envisagée en solo : une aventure inimaginable pour la plupart des grimpeurs. Bien qu’à l’exception de quelques longueurs, aucun terrain n’était nouveau, mais le style de cette traversée est exceptionnel, combinant escalade technique, endurance, engagement mental et une expérience considérable de la Patagonie.

Moonwalk Traverse (4,000m+, 6c 50°) – la premiere traversée sud-nord du massif du Fitz Roy (Aiguille de l’S à l’Aiguille Guillaumet), du 5 au 10 février, en solo.

Lire l’interview à chaud de Sean Villanueva O’Driscoll

L’arête sud-est de l’Annapurna III des Ukrainiens, mention spéciale

Prix spécial pour l’Annapurna III, arête sud-est

La première ascension de l’arête sud-est de l’Annapurna III (7 555 m, Annapurna Himal), par l’itinéraire Patience (2 950m, 6a A3 M6 90°), oeuvre de Nikita Balabanov, Mikail Fomin et Viacheslav Polezhaiko (Ukraine), ne reçoit qu’un prix spécial du jury. Seize jours (22 octobre – 6 novembre) d’ascension technique et engagée ont été nécessaire à la solide cordée ukrainienne pour gagner le sommet depuis le camp de base. Les trois hommes sont ensuite descendus en face ouest, pendant trois jours supplémentaires.

Cette ascension absolument marquante ne pouvait échapper au jury mais il n’a pas voulu la récompenser d’un Piolet d’Or et lui attribue un prix spécial. En cause, l’utilisation de l’hélicoptère par les Ukrainiens pour accéder au camp de base, et pour sortir de la montagne au retour. Bien que le jury reconnaisse les immenses difficultés d’accès à cette zone de l’Annapurna III, il condamne l’utilisation massive et de plus en plus fréquente de l’hélicoptère au Népal. « L’objectif des Piolets d’Or est non seulement de reconnaître les ascensions les plus significatives de l’année précédente, mais aussi d’utiliser ces ascensions pour promouvoir des messages éthiques distincts concernant nos pratiques en tant qu’alpinistes, conformément au classement de l’alpinisme en tant que patrimoine culturel immatériel par l’UNESCO. » Donc niet à cause de l’hélicoptère : ce qui fera sans doute réagir. 

Plus d’informations sur cette réalisation

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