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Avec Nom d’une voie… ! revenons sur la voie Chose. Comment ? Qu’est-ce que j’apprends ? Vous ne connaissez pas la voie Chose ? Et surtout, vous ne savez pas qui est Chose ? Cette rubrique est faite pour vous. Suivez-moi et, comme disait Armand Charlet, maître de la glace et grand pédagogue :
« Regardez bien, je fais démonstration ».

Eh oui, d’abord il y a eu la voie qui mène à tel sommet. Puis la face ouest, ou nord , ou… et l’arête est, ou sud… Puis on a ouvert des voies entre celles-ci : la face sud-ouest, sud-sud-ouest, ouest-sud-ouest… Parfois on leur a donné le nom du versant : éperon de la Brenva. Ah! j’oubliais : il n’y a pas que « face » ou « arête », il y a « bastion », « éperon », « pilier », « contrefort », « couloir », avec l’orientation. Quand les « sud-sud-ouest » ont été épuisés, on a fait appel au nom des premiers (les pauvres, avant ils avaient un sommet pour eux seuls)… Donc on a eu la voie Ryan, la voie Young, la voie Charlet, la voie Terray-Rébuffat, l’éperon Tournier, le pilier Bonatti, la voie Desmaison

Et il y a une pointe de Lépiney. Elle n’est pas bien grosse, plantée entre le Fou et le Caïman. Elle jouxte celle de Paul Chevallier ; compagnon de cordée de Lépiney. Ni l’une ni l’autre ne dépasse beaucoup des cols qu’elles dominent. La Lépiney (3429 m) toise le col du Fou de quelques dizaines de mètres. Mais le rappel qui permet de quitter son sommet est de ceux qui laissent un souvenir… Et le versant sud de la mini pointe, haut de 500 mètres,  a donné naissance à deux itinéraires mythiques des années 80 : Sécurité et liberté et Les vacances de Monsieur Hulot. La liberté, ici, est celle d’exposer la viande sur du rocher compact, et ces voies se sont taillées une réputation bien conforme à l’audace du titulaire du sommet…

Au Peigne, la fissure Lépiney est un morceau de bravoure. C’est un V (chiffres romains, svp !) aérien, exposé, technique, photogénique, où Gaston Rébuffat, qui savait se mettre en scène, prenait volontiers la pose. Parmi ses autres premières, Jacques de Lépiney affiche l’arête sud-est de l’Index (1919, pas bien dur, mais un best seller), l’audacieuse escalade du Trident, à côté du Grand Capucin (1919, V+, soit le top niveau de ces années-là), l’arête sud-ouest du Peigne, (1922, qui se termine par la fameuse fissure), la pointe Carmen des Aiguilles du Diable (1923) et une grand course mixte : la face nord de l’aiguille du Plan par une voie nouvelle, en 1924.
Ses compagnons de cordée ? Tom, son frère, Jacques Lagarde, spécialiste des faces nord, Henry de Ségogne, Paul Chevalier, Pierre Dalloz, futur auteur de Zénith, un texte fondateur.
Jacques, qui a débuté très tôt, traverse la Meije à 14 ans, en 1910. Avec Paul, en 1914, ils avaient « mis un but » au Grépon. De retour à Chamonix ces alpinistes précoces avaient appris que le concert des nations les invitait à d’autres jeux, plus féroces que l’alpinisme.
Ils ont la chance d’en revenir, mais tous deux ont été blessés. Ils règlent ce vieux compte du Grépon en août 1918, à l’occasion d’une permission. Dans la foulée, ils créent en 1919 le Groupe de haute montagne (GHM), qui promeut un alpinisme plus sportif que celui, un peu pépère, du vénérable Club alpin français. Cette année-là, la « bande à Lépiney » a signé de belles premières, ce qui leur permet une entrée remarquée dans le monde du grand alpinisme et la légitimité pour poser les bases du GHM sur le modèle des Clubs alpins académiques déjà en place en Italie et dans les pays germaniques.

 

Lépiney photographié par Paul Chevallier au doigt de Mesure ©DR

Bourgeois rebelles

Ces dignes représentants de la grande bourgeoisie cachent un caractère rebelle, du moins en ce qui concerne l’alpinisme. Ils se passent de guides, prônent une recherche de la difficulté, et Ô ! sacrilège, prennent des risques. Dans le V+ du Trident, Lépiney ne place aucun piton. A la face nord du Plan, avec Jacques Lagarde et Henry de Ségogne, il bivouaque vers la brèche du Caïman. Le mauvais temps se lève dans la nuit. Ils sont coincés trop haut pour redescendre. Ils lèvent le camp sans attendre et optent pour une montée oblique sous la crête sommitale pour rejoindre le sommet de l’aiguille du Plan et sa descente facile. Le terrain mixte est raide, délicat. Ségogne a perdu son piolet et, dans la nuit, ils ne voient pas grand chose. Les frontales de l’époque sont des lanternes… Pratique quand on a déjà un piolet dans l’autre main…

Les beaux dièdres bien protégeables de la Lépiney au Trident du Tacul. ©Ulysse Lefebvre

La création du GHM bouscule les habitudes, ce n’est pas la première fois que Lépiney participe à ce genre d’entreprise de déstabilisation. Déjà en 1913, il fait partie avec son frère du Groupe des Rochassiers, un club informel fondé en 1907, qui s’ébat sur les rochers de Fontainebleau. Les progrès y sont rapides et les assemblées du club se tiennent dans une brasserie où ils ont leurs habitudes. Elles resteront célèbres par leur ambiance, apport indispensable et néanmoins historique à la culture bleausarde. Chose remarquable pour l’époque, des jeunes filles (comme on dit à l’époque) prennent part aux sorties, à Bleau et à Chamonix comme aux agapes de la brasserie. On les retrouvera à la création du GHM : Alice Agussol compte parmi les membres fondateurs. Lépiney assure la présidence du GHM jusqu’en 1930, date à laquelle il laisse les rennes du club, devenu célèbre, à son ami Henry de Ségogne. Entomologiste, il est muté au Maroc où il fait de nombreuses ascensions ponctuées de retours aux Alpes durant ses vacances, jusqu’en 1939. Il écrit un topo des aiguilles de Chamonix (1926), participe à la rédaction des Guides Vallot, puis publie un guide du Toubkal (1938).

Ils se passent de guides, prônent une recherche de la difficulté, et oh ! sacrilège, prennent des risques

La guerre surprend Lépiney pour la deuxième fois, au Maroc, au retour de ses vacances à Chamonix où il a escaladé la voie Mayer-Dibona au Requin. Toujours passionné d’escalade, il s’entraîne souvent sur une falaise de Rabat. C’est là qu’il chute en 1941. Cette fois, il ne verra pas la fin de la guerre. Mais de Bleau à l’Atlas en passant par Chamonix, il laisse sa marque de grimpeur, d’alpiniste, de dirigeant de club. Il est de ceux qui ont donné un élan durable à l’alpinisme en France, où jusqu’avant lui il ronronnait dans un « excursionisme » de bon aloi. Les nombreux « rochassiers » (utilise-t-on encore ce mot ?) qui suivent ses traces (la Lépiney au Trident est redevenue à la mode) se rendent-ils compte qu’ils mettent leurs pas dans ceux de leur père spirituel ?

 

Premier coup d’oeil sur la combe maudite et la Tour Ronde en sortant de la mer de nuages dans la Lépiney, au Trident du Tacul. ©Ulysse Lefebvre