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Ni voyou ni mauviette

Il est un costume qu’aiment endosser certains alpinistes. Pas tous. Celui du loubard.
Déguisement devrait-on dire car hors des Lois, il ne le sont pas vraiment. Ils y jouent. Rien de grave. Qu’ils y croient est plus troublant.
Ce type d’alpiniste bascule sans effort dans la rhétorique du délinquant : vaurien, sale gamin, truand, chenapan et autres fantasmes en grand banditisme. Relisez les biographies, rares sont celles sans cours de maths séchés, sans Fraises Tagada, cordes ou bières chapardées, sans œil au beurre noir et sans la 205 empruntée aux vieux, pas de permis bien sûr et à tombeau ouvert. De gentillettes transgressions comme l’ont commises la majorité des jeunes gens curieux des limites sauf qu’il arrive à l’alpiniste de les surligner à vie et à l’envi. La confusion entre prise de risque en montagne et délit ne date pas d’hier sauf qu’aujourd’hui, elle résonne davantage : notre génération est plus docile que les anciens d’où la tentation de forcer le trait de la canaille. La caste des alpinistes est souvent bien dotée, bien élevée, propre sur elle ; certains, l’oublient et jouent aux sales types. De bons gars qui singent les mauvais garçons, à maudire la maréchaussée et à sauter dans les bras du PG quand tourne le vent. Ils manient l’imparfait du subjonctif mieux que le colt cobra mais se vivent et se rêvent en Tony Montana. Montana…montagne, Scarface…face nord, il se pourrait qu’on ait trouvé le nœud du forban.
Il existe pourtant une différence fondamentale entre défier les Lois de la République et celles de la gravité. Dans l’un des défis, on prend le risque de l’ombre qui soustrait aux regards. Dans l’autre, au pire être mal vu mais toujours la lumière. Dans l’un, le risque d’être banni, dans l’autre la chance d’être suivi. Dans l’autre le risque de mourir, dans l’un celui d’attendre la vie. On ne joue pas aux mêmes peurs.
L’alpiniste, s’il souhaite à tout prix son diplôme en marginalité peut se dire hors des conventions d’une société qui ne veut plus de ce risque inutile. Il peut prétendre avoir le fait le choix d’une vie originale. C’est vrai. Il peut se dire audacieux, couillu même. Inadapté. Désobéissant. Affranchi. Asocial. Rebelle pourquoi pas. Ou ne rien dire du tout. Mais de grâce, couvrez de silence sale gamin, malfrat de la vie, voyou et tous ces mots qui ont un sens. On le sait, la tentation du loubard est charmante, être convenable est moins glamour et le rôle du gentil époustoufle à grand-peine. Mais de grâce, pas ces mots là.

Notre génération est plus docile que les anciens d’où la tentation de forcer le trait de la canaille.

J’ai eu la chance, dans ma vie, de côtoyer celles et ceux qui avaient mal tourné. Ou allaient. De ces malfaisants et malfaiteurs hors circuit pour un bout de piges et pour de vrai. Oui, une chance car ça ouvre le cortex et dégonfle le torse. Je n’en éprouve ni honte ni fierté, c’était juste mon travail. Je n’élève pas ces individus au rang de mythe, encore moins à celui de modèle car il sont rares ceux qui n’ont pas fait mal aux autres, aux leurs. Mais je sais mettre un visage et un parcours sur le mot voyou ou assimilé. Et je n’en vois guère en montagne. J’y croise surtout de bons garçons, ingénieurs à lunettes, casier vierge et sac bien rangé, rien qui ne gâche la force de ces rencontres. Être un bon garçon n’est pas honteux, c’est tout bêtement l’inverse, une force et l’affirmation suprême d’un caractère.
Pourquoi surjouer le genre infréquentable et fuir celui du gendre idéal ? La vie des alpinistes est faite de témérité, de bravade, de déraison, toutes ces folies qui lui donnent du panache et de l’épaisseur. La vie des alpinistes est pleine de joies et de cicatrices, elle est constitutivement romanesque sans avoir à y ajouter une pincée de Borsalino. Pourquoi appliquer cette dernière couche, vernis de méfaits négligeables ou inventés ? Elle n’apporte rien. Elle cache le beau, elle masque le sincère. Il n’est pas de honte à avouer sa rigueur, sa discipline, sa prudence ou le pire des gros mots, sa sagesse. On les sait indispensables pour bien vivre au milieu des dangers de la montagne, aucun alpiniste au long cours n’en est dénué. Alors pourquoi jouer au brigand qui se fout des règles de là-haut et d’en bas ? Ce n’est pas vrai. La singularité d’une vie d’alpiniste, par l’acceptation et la domination du risque qu’elle exige, suffit à donner l’élan et le frisson. Bad boy ou enfant de chœur, ça ne change rien. Quoi que si, ça change, un rude alpiniste est encore plus renversant si la douceur et l’ordre s’invitent à sa vie. La beauté est farceuse, elle nait souvent du contraste.

 

La singularité d’une vie d’alpiniste, par l’acceptation et la domination du risque qu’elle exige, suffit à donner l’élan et le frisson

Jouer aux indiens, aux cow-boys ou aux loulous cesse normalement après l’adolescence, la voix mue et la vérité s’installe. Il y a deux façons d’observer ceux qui pratiquent après vingt ans. Soit l’on se dit qu’être éternel adolescent porte ce charme de ne pas vieillir, de ne pas capituler. Soit qu’il est triste, la cinquantaine menaçante, de se chercher encore et toujours, porté par ce désir de ressembler à un autre qu’on ne sera jamais. C’est selon l’humeur du regard.
Le problème, c’est que l’on connaît tous l’histoire d’un mec, un peu voyou, un peu alpiniste – c’est souvent la même – cette carte joker que l’on sort pour dire la généralité, que l’on se passe de bouche en bouche jusqu’à y croire, oubliant d’où l’on vient, oubliant que la famille des alpinistes est élevée dans le privilège du choix et la célébration du respect.
Alors merci à ceux qui savent rire de ça. Le Gang des Moustaches n’y croyait pas une seconde à son affichage de malfrats. Leurs photos d’identité judiciaire étaient tamponnées d’autodérision, leurs rôles de composition maîtrisés avec cette légèreté qui fait du bien, la vérité se jouait ailleurs, dans la face sud du Nupste, une des ascensions les plus osées de notre aujourd’hui. Même pas besoin de nous la vendre, à demi bourrés, nuit blanche, rixes et compagnie.
Alors merci aux grimpeurs et alpinistes qui nous font rêver par la prouesse de leurs performances, par l’étendue de leur audace et qui ont cette politesse suprême de l’honnêteté : admettre avoir toujours traversé dans les clous, dit bonjour à la dame et douze points sur le permis. Yann Borgnet a skié le Linceul aux Grandes Jorasses et il tente de sauver l’humanité, migrants et petites fleurs. Ça existe donc, ni voyou ni mauviette. Ceux-là sont tout sauf ennuyeux et bonne nouvelle, ils sont les plus nombreux.
Jouons simplement à ce que nous sommes. Alpinistes.
C’est un premier rôle à la beauté tout à fait présentable.