Ne le dites à personne

L’autre soir, je discutais avec un célèbre alpiniste (classe comme entame non ?).
Il me dit que sa plus belle réalisation, il y a vingt années de cela, n’a été connue de personne, encore aujourd’hui. C’est sans doute pour cela, qu’à ses yeux, elle est la plus belle. Je lui jette que c’est un peu facile cette coquetterie dans son océan médiatique. Il me dit oui, sans doute, tu as raison – c’est pénible quand les gens acquiescent à vos objections, ça désarme – mais je ressens son classement comme profondément sincère. Je lui demande si de m’en parler n’a pas mécaniquement affadi son secret. À son regard malicieux, je devine qu’il y en a d’autres, des ascensions mieux gardées encore.
Je suis certain qu’ils existent depuis toujours. Ces alpinistes qui n’ont rien dit. Il me plaît à croire que Whymper n’était pas le premier à la Verte, qu’une cordée de discrets curieux l’a précédé. Il me plaît à imaginer un skieur dans le Nant Blanc, avant ou depuis Boivin, virages pédalés, sautés, cachés. Il me plaît à penser que mon voisin a fait un truc, hier, en montagne, juste une bosse, sans en parler. Ce peut être une ascension majeure ou un petit tour à prendre l’air, peu importe en fait. Je suis certain qu’il y en aura d’autres, des faits connus des seuls faiseurs, des actes connus des seuls acteurs. Dans notre siècle à haute diffusion, qu’on ne sache pas tout a ce je-ne-sais-quoi de réjouissant.
Nous autres, un peu alpinistes et beaucoup Hommes, aimons à bavarder de ce que nous faisons, de ce que nous avons fait, de ce que nous allons faire, ici et là. C’est ainsi et ce n’est pas grave. Sinon le monde se tairait et ce silence généralisé serait d’une tristesse absolue. Alors on parle, on écrit, on filme, on témoigne, on poste, on tague, le partage n’est pas un gros mot, souvent il donne envie. Mais lui ou elle, l’alpiniste inconnu(e) a cette force supplémentaire de ne rien dire et de s’y tenir. Ça ne lui réclame peut-être aucun effort, il est comme ça, fait de ce bois taiseux. Ce n’est pas qu’il camoufle, c’est qu’il n’en voit pas la nécessité, encore moins l’intérêt. Continue ainsi alpiniste ignoré de tous, résiste, le grillon de Florian t’a donné sa morale pour vivre heureux, vivre caché.

Personne ne sait que c’est vous mais chacun sait que ce n’est pas lui.

Il n’est pas question, ici, des réalisations chuchotées au cercle des proches, en leur sommant de ne rien dire, parfois sincèrement. Nous sommes là sur les terres de la confidence, de l’intimité. Pas plus question de cette ascension, souvent une première, dont on ne dit rien à personne mais pour laquelle on laisse sciemment des traces, ici un piton, là une sangle, des évocations qui privent les suivants du bonheur des pionniers. Personne ne sait que c’est vous mais chacun sait que ce n’est pas lui. Dans les topos, il sera écrit « Première : inconnu. » De l’intimité à l’anonymat, on gagne en noblesse ou en roublardise, c’est selon notre humeur à la vie. Enfin, il y a le cran du rare, celui de ne rien dire, ni mot ni indice, celui de laisser les autres écrire leur histoire. De l’anonymat à l’effacement, il n’y a qu’un pas mais quel pas. Personne ne saura jamais. Il a donc fait tout ça pour rien ! Ce mutisme est incompréhensible à notre esprit d’étalage, à cette habitude que nos moindres agissements soient dispersés, éclairés, capitalisés s’il le faut. L’alpiniste inconnu l’a fait pour qui, pour quoi ? Pour lui, c’est tout, c’est beaucoup. Ne rougissons pas d’embarras, dans nos actions partagées, il y aussi beaucoup de nous qui est satisfait. Seul le nombre de vues varie.
Sauf à pousser l’isolement jusqu’au solo, cet alpiniste a besoin d’un complice du silence dont la parole donnée est de ne pas en user. Motus et bouche cousue, la corde comme un pacte. Ils grimpent légers, pas un bruit…Ce compagnon se trouve mais c’est une denrée rare qui exige de se connaître en dehors des montagnes. Ne me dîtes pas que vous en connaissez, de ces alpinistes inconnus, c’est tout bonnement impossible. Par définition. C’est encore l’histoire de Guido dans La vie est belle, le silence disparaît dès lors qu’on le prononce. Il en est de même pour les ascensions secrètes. L’alpiniste inconnu ne peut pas être connu, encore moins célèbre mais inspirant, c’est certain. Je suis tiraillé, moi aussi, l’envie qu’il vienne un jour me trouver, me dire qu’il existe et me raconter ses secrets. Sans doute lui demanderai-je bêtement des preuves. Et l’envie, en face, de ne jamais connaître cette déception, de continuer à me bercer de cette jolie croyance qu’ils existent, lui et son art du silence. De toute façon, je suis tranquille, un tel personnage, en marge du bouillonnement vertical, ne lit pas les éditos. Il doit s’en foutre, peut-être même n’est-il pas jaloux de celles et ceux vivant bien d’une première qui était la sienne. Lui est l’alpiniste zéro, celui d’avant la première. Lui fait des générales, cette dernière avant la première. Voilà ce qu’il est, l’alpiniste général !

Ces faiseurs inconnus, il en existe partout, jusqu’au quotidien, ceux qu’on appelle héros discrets
et qui œuvrent à ce que la Terre tourne mieux sans rien demander en retour.

Ces individus discrets ne sont ni abonnés aux premières ni le seul fait de l’alpinisme. Ils vont cachés où bon leur semble, loin des montagnes, aussi. Peut-être un fêlé taiseux avait-il traversé la Manche à la nage avant Matthew Webb ? Peut-être a-t-on été gonflé avant les frères de Montgolfier ? Peut-être qu’un truc aussi beau que Foule Sentimentale n’a jamais été chanté ? Peut-être des auteurs n’écrivent-ils que pour eux ? Qui sait ? Ces faiseurs inconnus, il en existe partout, jusqu’au quotidien, ceux qu’on appelle héros discrets et qui œuvrent à ce que la Terre tourne mieux sans rien demander en retour. C’est sans doute en leur hommage que nos alpinistes inconnus trouvent naturel de ne pas l’ouvrir et indécent d’en faire des caisses. Ils se disent qu’au final, ils ne font pas grand chose pour les autres, qu’ils ont de la marge dans l’oubli de soi et qu’ils n’ont qu’à se taire.
Et si on essayait ? Et si on goutait au silence ?
Ce sera difficile car est venu l’usage de sauter sur nos réseaux, sociaux, locaux, amicaux dès que l’on s’agite. Ce sera difficile de résister à l’envie de savoir si nos actes plaisent et se propagent. Mais tentons le coup. Ne dîtes à personne votre projet de jachère, l’on dira qu’avec des égoïstes de votre genre, c’est la fin des échanges, des élans et des inspirations. Comme s’ils étaient les uniques mobiles.
Et si on essayait ? Se mettre en  mouvement sans en attendre l’écho.
Répétons :
– t’as fait quoi ce week-end ?
– rien.
Allons grimper, skier, voler, ne serait-ce que vivre, en montagne ou même pas, puis ne disons rien de nos agissements. À personne, ni au voisin, ni au café, ni aux 753 amis. La bouche et le blog vont piquer d’impatience mais il faudra tenir. Nos silences aussi sont beaux, il est temps de réapprendre, un peu, les frontières de l’intime. Trouvons notre compagnon à qui cela va d’explorer le monde, l’index sur la bouche, passons nos dehors sous silence, rentrons à la cité sur la pointe des pieds et ne donnons qu’un peu de nous-mêmes. Essayons une fois de temps en temps pour commencer, voyons si ça nous plaît de faire sans que ça se sache, voyons si ce choix nous emplit. S’il le faut, offrons-nous par moments un grand bain de lumière et de likes pour compenser, la beauté toujours est dans le contraste. Puis augmentons les doses de chut. Une fois par mois, une fois par jour pour les plus à l’aise et observons comme notre cœur réagit.
Il se pourrait que l’on survive et qu’on y prenne goût.
Ne le dîtes à personne.