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Treks en Himalaya

François Damilano fête ses sept vies. Son cadeau d’anniversaire ? Sa biographie passionnante écrite par Cédric Sapin-Defour et publiée chez Guérin, le 11 octobre prochain.
Sept vies pour Damilano et huit épisodes sur Alpine Mag pour retracer un parcours hors-norme, avec extraits exclusifs du livre et conversation entre les deux intéressés.

François est de retour dans Weeping Wall  en 1990. Les caméras sont là. Le second de cordée a été facile à trouver, certains grognent qu’il est partout, c’est Nicolas Hulot. Son émission Ushuaia a posé ses projecteurs en Alberta. C’est l’émission phare du moment, des millions de téléspectateurs se donnent rendez-vous le vendredi soir pour célébrer la grande messe du sport aventure. L’émission bénéficie d’un contexte multifavorable qui ne se renouvellera jamais : l’économie de la chaîne TF1 est radieuse et les moyens alloués quasiment sans limites, les frontières des pays du monde sont encore ouvertes, la société a soif d’aventures. Apparaître à l’écran fait changer d’échelle, « vu à la télé », le macaron qui booste. Les gens de la montagne, eux, regardent Ushuaia  d’un oeil mauvais, le pouvoir d’attraction-répulsion est au plus haut, chacun rêve d’y participer sans oser l’avouer et qui est exclu du jeu médiatique attaque cette aventure préfabriquée, son présentateur en carton et les traîtres qui fréquentent le diable. Des drames conforteront la meute dans sa détestation. François et Nicolas Hulot n’en sont pas à leur première collaboration. Quelques années plus tôt, il y eut la radio, France Inter et l’émission Action, drôle de duplex en pleine goulotte Chéré au Triangle du Tacul. On ne nous propose plus ça aujourd’hui, nous en sommes-nous lassés ou étions-nous plus joueurs ? Ce jour-là, au bas de la Vallée Blanche, Nicolas Hulot lui avait soufflé ces mots : « Je travaille sur un concept télé, si ça marche je t’appellerai. » Ça a marché, il l’a appelé, promesse tenue.

Télé avec Hulot, photo avec Kosicki, radio, pub, il n’y a pas un domaine de l’image qui échappe au sujet Damilano. Comment peut-on maitriser cette image et se la réapproprier ?  

François Damilano :

Je n’ai pas cherché à « créer une image », j’ai simplement fait exister mon alpinisme avec les outils de mon époque. J’aime la photo, le film, l’écriture. J’ai mixé ce goût avec ma passion de la montagne. Et puis là aussi j’ai des références fortes : celles de nos illustres aînés, nos maîtres en alpinisme mais aussi en communication. Combien de jours, d’années, les Terray, Rébuffat ou Desmaison ont-ils passé à raconter, écrire, filmer et mettre en scène l’alpinisme ? Je crois que j’admirais ces personnages autant pour leurs performances alpines que pour leurs capacités à les partager. Ramener un peu de montagne vers ceux qui n’ont pas l’occasion d’y aller, ou trop peu souvent, c’est une autre manière de faire le guide. Quant à la maîtrise de l’image, il ne faut pas se faire d’illusions : elle est volatile, paradoxale, prégnante et dérisoire. Elle aime échapper à ses pourvoyeurs, se détourner de l’intention première. Elle peut apaiser les égos tourmentés ou cabosser ceux qui s’y noient. J’ai simplement professionnalisé mon rapport à l’image. Par nécessité, puis par défiance vis à vis d’elle. Ç’a été ma manière de la tenir à distance raisonnable. Jusqu’à en faire un jeu parfois et, sur le tard, de m’amuser et me nourrir de « déplacements ». Et accessoirement, sortir de ma propre caricature de grimpeur de glace en racontant les himalayistes plus que l’himalayisme, glisser subreptissement de devant la caméra à derrière en m’assumant comme cinéaste.
Et puis il y a le livre, cet objet que je tiens en haute estime. Imprimer des mots et des images pour que tout ne se perde pas. Une illusion bien sûr. Mais pas tout à fait. « Parce que l’alpinisme n’existe sans récit » : c’est la punchline de  JMEditions, la maison d’édition fondée en 2004 avec mon épouse Françoise Rouxel. Fabriquer — au sens de l’artisan — des outils de partage : les topos pour prolonger le travail entrepris avec Godefroy, les petits livres jaunes en consacrant du temps et de l’énergie à l’émergence de nouveaux auteurs.

Cédric Sapin-Defour :

Image est un mot magique qui méritait amplement un chapitre.

Image, ça veut dire photo, vidéo, ces partenaires habituels du grimpeur, de l’alpiniste. Qui ne ramène pas d’images de ses agitations au grand air, exploit ou pas ? C’est la forme première du récit de montagne ou d’ailleurs, le premier outil de partage. Ce qui est bien avec François, c’est qu’il a été très tôt dans l’objectif des photographes et l’œilleton des réalisateurs, alors ce chapitre a été l’occasion de balayer quarante années de prise d’image en montagne, du super 8 au drone. Et avec, la nostalgie des années fluo et du temps qui passe comme un souffle. Derrière certaines images que l’on connaît tous, il y a de sacrées histoires d’amitié et d’heureux hasards. Je tenais absolument à inviter le lecteur dans les coulisses de certaines photos qui ont fait la mythologie de la cascade de glace et de l’alpinisme en général. Des images fondatrices ont parfois tenu à un rien…

Image, ça veut aussi dire illusion. L’alpiniste professionnel, François ou un autre, ne peut pas faire sans un travail d’image. Dire l’inverse serait une fable. Faire de l’image, c’est la routine nécessaire pour qui veut vivre de sa passion à grimper. On aime l’idée du grimpeur détaché de ça, seul avec lui-même et insensible à son miroir mais ça n’existe pas. Tout alpiniste connu, reconnu, a mis, un jour, en branle les mécanismes de la valorisation de son image. Et ce n’est pas grave ! C’est plus ou moins assumé, c’est tout. Comme dit Pascal Tournaire, le grand photographe de la verticalité « au moins, François, avec l’image, il n’est pas faux cul ! » C’est un bon résumé.

Image, enfin, ça veut dire cliché, identité et les risques de s’y engluer. Un jour François est allé en cascade avec Hans Kammerlander, le célèbre himalayiste italien. Ils ont fait de belles photos. Quand François a ouvert le magazine traitant de leur rencontre, il n’y avait que des photos d’archive de Hans, en Himalaya. Sa case. Sa cage. Ce jour là, il a compris que l’image pouvait enfermer et il a tout fait pour ne pas se laisser figer dans la glace de ses cascades. Sans cesse se réinventer et ne pas devenir la caricature de soi-même.

Au final, c’est une drôle d’histoire pour un Homme que de réfléchir à sa propre image. En plus, quand avec François, on a évoqué ce pan de sa vie, il était complètement fracassé après sa chute aux Pèlerins. Il était couché sur son divan et moi, je l’interrogeais assis, jambes croisées, mon petit carnet bleu en mains. Je le charriais « Continuez, continuez, dîtes m’en un peu plus… » J’étais tranquille, avant qu’il ne me rattrape avec ses cannes anglaises ! Faut que je pense à lui facturer les séances de psychanalyse…

Les sept vies de François Damilano, Cédric Sapin-Defour, Guérin-Paulsen, Octobre 2018.