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Toujours au Népal oublié, François Damilano transpose l’ascension d’une cime vierge à une autre, plus proche de nous et déflorée depuis bien longtemps. Un certain Goûter. Parabole sympathique et uchronique.

« Cette hiérarchie (de l’alpinisme) s’appuie sur trois critères : la distance (géographique), la hauteur (de l’ascension) et le caractère inédit de l’ascension. »¹

Lors d’un échange épistolaire quelques jours avant le départ de l’expédition, un ami m’interroge sur le sommet projeté. C’est vrai que je l’avais appâté en lui évoquant une montagne non encore entièrement gravie et des vallées perdues dans l’ouest du Népal. Innocemment, je n’avais pas résisté au plaisir de lui envoyer une image précieusement ramenée par le guide Paulo Grobel de l’une de ses précédentes explorations.

Réponse laconique dans le mail suivant : « On dirait le Goûter ». Sans autre commentaire.
Devais-je m’interroger sur le degré humoristique de la charge ou bien y percevoir un soupçon de condescendance provocatrice ?

©François Damilano

Au Népal, les chemins cheminent 
Et la cervelle aussi

L’aiguille du Goûter : désormais symbole, pour les mieux-pensants alpinistiques, de la caricature du tourisme d’altitude, de la montagne érigée au rang de via ferrata et de la marchandisation de notre noble activité aristocratique

Le dôme du Goûter, 4000 à peine regardé par les prétendants au mont Blanc qui passent à quelques mètres de son sommet en route vers l’arête des Bosses.

Au Népal, les chemins cheminent. Et la cervelle aussi. C’est tout le bonheur de l’exercice que saurait nous conter élégamment l’un de nos écrivains-alpinistes. Mais c’est bien sûr qu’il a raison mon ami avec son Goûter ! Et j’espère même que notre montagne sera bien moins difficile que le sommet qui domine Saint-Gervais. Sinon, je donne peu de chance de succès à notre petite équipe.

Imaginez un peu être les premiers prétendants de l’Aiguille ou du Dôme, et à 6000 m !

Imaginez il y a deux siècles

Imaginez un instant que nous ayons réuni tout notre petit monde dans la bonne ville de Genève ou bien celle d’Annecy. De ce dernier centre de civilisation, nous voilà partis avec éclaireur local, cuisinier, aide-cuisiniers, muletiers du cru et file indiennes de mules. Direction les Alpes et ses hauts sommets encore bien lointains. Objectif ? La première ascension de l’aiguille du Goûter et peut-être même celle de son Dôme. Mazette.

Nous la savons haute cette montagne, même si ce n’est pas le point culminant de la chaîne. Ses flancs sont fort pentus et semblent sans faiblesse. Pour tout renseignement, nous possédons une gravure exécutée par des amis ayant approché le massif lors d’un précédent voyage.

Nous cheminons d’abord quelques jours pour retrouver la vallée de l’Arve. Des hameaux pittoresques enchantent nos pérégrinations. Il est encore l’heure de s’enquérir de quelques objets artisanaux. Ici, le temps semble s’écouler différemment. Je ne parle pas du nôtre, puisque nous sommes fort occupés à marcher, trouver de bons emplacements de camps pour la nuit, monter les tentes, installer le couchage et consigner méticuleusement sur des petits carnets nos aventures quotidiennes… Je parle des paysans croisés au gré des chemins. Nous nous interrogeons quelques fois sur leur bonheur. Sont-ils heureux ? Ils le sont certainement, à vivre au bon air, épargnés du tumulte de nos villes et de la passion des affaires. Ah, que cette nature authentique est belle !

©François Damilano

Nous passons le resserrement de Cluses. Nous ne sommes pas totalement tranquilles. Les gorges ont mauvaise réputation, mais on nous a dit la région tout à fait pacifiée et sous contrôle des paroisses. Le camp dit de la « cascade de l’Arpennaz » nous impressionne particulièrement. Le fond de la vallée y est étonnamment plat et confortable, dominé par de hautes et noires falaises. De l’un de ces rochers formidables jaillit une cataracte, l’eau chutant au sol sans toucher la paroi sur une hauteur de plus de deux cents mètres. Fascinant spectacle. Il parait que les hivers les plus froids les embruns gèlent en de spectaculaires palais de cristal.

Nous remontons maintenant les premières pentes où trônent fièrement les quelques fermes du Fayet puis débouchons enfin sur les alpages de Saint-Gervais. La dénomination du lieu n’est pas tout à fait claire à nos sens par manque de culture de l’histoire religieuse locale.

Au col de Voza, nous sommes encalaminés par une tempête formidable. Nous devons nous accrocher aux tentes de craintes qu’elles ne soient arrachées. La pluie se transforme en neige.

©François Damilano

©François Damilano

Nous sommes inquiets et frigorifiés. De ces moments d’attente et d’impuissance qui mettent à l’épreuve les plus motivés. Au matin, les muletiers nous annoncent qu’ils ne peuvent nous accompagner davantage. Les sabots des pauvres bêtes ne trouvant pas assez d’adhérence sur les sols gelés. Dans l’éclaircie du matin, nous voilà réorganisant nos charges, nous départissant du superflu.

Quinze jours que nous cheminons. Depuis les hauteurs des ultimes prairies, c’est le choc. La montagne nous apparaît dans toute sa puissance. Passé un moment de trouble, nous cherchons à imaginer un cheminement. Ne sommes-nous pas présomptueux de nous attaquer à un tel sommet ? Si la montagne est encore vierge, c’est bien qu’il doit y avoir des raisons.

Après quelques jours à porter notre campement et s’acclimater à la trop grande légèreté de l’air, nous quittons les dernières étendues d’herbages et parvenons sans trop de difficultés à contourner une grosse arête de rochers instables pour déboucher sur une sorte de désert de pierres aux angles arrondis. Un camp nous est encore nécessaire pour atteindre le plateau glaciaire au pied des couloirs formidables qui descendent depuis l’arête sommitale.

L’un des leurs manque, happé par une crevasse traitresse

Faudra-t-il emprunter l’un de ces toboggans vertigineux ou bien trouverons-nous des passages plus aimables sur les rives escarpées ? Quelle côte rocheuse privilégier ? La traversée du grand couloir central ne sera-t-elle pas trop englacée ? Et si nous atteignons la cime, comment assurer la descente ?

Parvenus au faîte de l’Aiguille, l’un de nous s’assoit d’épuisement, un autre annonce voir trouble et double. Trois compagnons plus en avant passent l’angle de l’arête. Après avoir confortablement installé les plus infortunés, je me lance à leur poursuite. La course ne fut pas longue. Aux premières pentes enneigées du Dôme, l’un des leurs manque, happé par une crevasse traitresse. Mettant en oeuvre mon savoir faire des moufflages, nous parvenons à le tirer de cette forte mauvaise posture.

C’en est assez pour nos forces, d’autant plus que la journée est avancée, que le vent s’est levé et que de méchants nuages se forment alentour. Nous nous satisferons donc de la belle ascension de l’Aiguille, et tournons nos pas précautionneusement.

©François Damilano

La première ascension de l’aiguille du Goûter ne fut pas banale. Sa réussite remplit de fierté ses summiters et participa à l’histoire d’une autre conquête fort convoitée : celle du mont Blanc.

Avec mes quatre compagnons, nous nous sommes immergés dans les impressionnantes montagnes du Gyekochen. Baptême de 6000 pour deux d’entre eux, retour au voyage d’altitude pour les deux autres. Cette jolie cime atteinte est baptisée pic Raphaëlle en l’honneur de la benjamine. À peine cent mètres plus haut, le Grand Gyekochen attendra ses premiers visiteurs. Je vais pouvoir l’écrire à mon ami.

1 : L’esprit de l’alpinisme – une sociologie de l’excellence du XIXe au XXIe siècle. Delphine Moraldon ENS Edition, 2021.

2 : L’aiguille du Goûter, 3800 m, et son refuge éponyme sur la voie normale du mont Blanc.

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