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Le sommet est proche. L’expérience de l’altitude s’intensifie. Pour cette cinquième chronique, François passe la plume à la benjamine de l’équipe. Raphaëlle (Damilano) découvre à la fois le Népal et les effets de l’altitude.

Cest après avoir photographié la trace d’un snowleopard dans la terre du chemin que Francois me propose une chronique. Je me sens honorée, et puis : panique. Que puis-je donc bien raconter sur l’expédition ? Ma propre vision du sommet ? Sous couvert de blagues sur mon état, je me dois de vous dire la vérité : la journée du sommet, je l’ai appelée « la journée stupide ».

2h00 du mat’. Réveil. J’ai froid. Je suis scotchée depuis mon arrivée au camp la veille. Ah oui, je dois m’habiller. J’empile les couches. Bois un thé. Déjà envie de vomir. À quatre pattes pour enfiler les chaussures (franchement c’est fait pour aller sur la lune ces trucs-là), la position est tendue. J’avale un gâteau sec. Je le prie de rester dans l’estomac. Plus que le harnais. Ne pas emmêler les sangles, serrer les boucles. J’suis épuisée.

3h00. Tout le monde est prêt, dehors dans le vent. On quitte les tentes pour se diriger vers la pente de neige, les crampons à la main. Traversée du lac gelé. Ne pas s’en coller une. Chaussage des crampons. Impossible de se plier en deux avec l’épaisseur des vêtement. Souffle court. Le guide fait la tournée des pieds et check la mise en place. Répartition par cordées. À nous la montée.

Autre challenge, écrire à 5300 m d’altitude. ©François Damilano

Je prie pour que la neige
ne se tapisse pas
de mon intérieur

3h30.
– Ça va Raph ?
– Euh pas trop… j’ai vraiment la nausée… 
Mon compagnon de cordée rétorque « Tu me vomis pas dessus hein ! »
Le ton est donné.

4h00. Première pause d’une longue série. Je perds la notion de la nuit, tout comme le bout de mes doigts. Je comprends que ça va être difficile. J’attaque les dolipranes, prie pour que mon cerveau n’explose pas ma boite crânienne, et que la neige ne se tapisse pas de mon intérieur.

5h00. Et puis… et puis le soleil nous inonde. Premières photos. Francois avec encouragements : « J’espère que vous voyez comme c’est beau ! » Franchement, je ne sais pas. Je visualise tous les cadres, posters de levés de soleil sur des dômes plus blancs que blancs qui ornent les maisons où j’ai grandi et qui ont alimenté le mythe de l’altitude. Si j’avais su que je n’aurais qu’une envie : celle de dégueuler.

5h30. Allez Raph, reprends toi, c’est pas possible ! Tu vas y arriver, tu vas y arriver… Ah, le soleil commence à chauffer. Et puis c’est vrai, eh mais oui, c’est qu’ils ont raison hein, c’est beau, trop beau même. Tout brille. C’est là-haut qu’il faut aller ? Ils ont dit combien les autres, avec leurs montres-alti ? Un peu moins de 500 m de dénivelé ? Vous êtes pas sérieux les mecs ! Allez, allez… Purée, mais ça n’en finit donc jamais de monter ? J’ai mal à la tête bordel, j’ai mal !!!

6h30. Un pas après l’autre, bien suivre la trace. Je compte le temps d’appui du bâton devant moi. J’essaye de reproduire à l’identique. Ne pas réfléchir, monter, toujours monter. Parfois je m’entends geindre, pousser des petits râlements. C’est quand j’ai trop envie de gerber. Alors François devine, on s’arrête, on enlève une couche et on regarde les montagnes au loin. On est de plus en plus haut. Ouais on est vraiment haut. Et ça, j’aime ça. Je ne peux pas le nier. Je suis à bout mais je veux continuer. Je veux faire ce sommet.

J’ai une montée de larmes
en regardant le sommet que je ne ferai pas

7h30. Je vais lâcher, je sens que je vais lâcher.
– Raph ? Tu te sens comment ? 

Incapable de répondre… Mon cerveau a la flemme de formuler une phrase. C’est dingue. Pas compliqué de parler pourtant, mais je ne sais juste pas quoi dire. Oui ? Non ? Aucune idée. Voilà c’est ça, je n’ai aucune idée de si ça va, si je vais. Je n’ai plus de notion du temps. Il fait trop chaud, puis trop froid. Et pourtant j’avance.

11h00. Mon compagnon de cordée interpelle François :

– J’vois plus rien, j’ai comme des flash devant les yeux.
 C’est-à-dire ?
– J’sais pas j’vois trouble, j’vois double.
– Ok, on s’arrête là.

François nous intime l’ordre de l’attendre. C’est soudain et inébranlable. Il nous installe dans un creux de la pente et file prévenir l’autre cordée un peu devant, disparait derrière une petite crête. Je me sens soulagée et frustrée. J’ai une montée de larmes en regardant le sommet que je ne ferai pas. Enfin, ce que je crois être le sommet… Car je ne sais plus trop. Je suis stupide. On est à 6000 m et je m’endors toutes les cinq secondes. Mon compagnon d’infortune assis à côté de moi me décrit avec insistance une tête de lion qu’il voit entre deux séracs. Moi franchement… En fait, je me concentre et je filme… mes pieds. Vraiment, c’est la décadence.

©François Damilano.

Jean-René et Raphaëlle au sommet du pic Raph. ©François Damilano.

11h30. De l’autre côté de l’arête, j’entends : « Un-deux-trois ! Un-deux-trois ! Enlève ta main ! Allez, on recommence : un-deux-trois ». Attends, ils prennent des photos ?! Gonflés les mecs. C’est super long en plus ! Franchement, ils ont que ça à faire ? Bizarre, la voix de François est sérieuse, précise, presque cassante. Y’a un truc qui cloche. Mais j’ai surtout envie de dormir. Et qu’est-ce qu’il fout avec sa main ? Il la met devant la caméra ou quoi ? J’ouvre un Snickers.

12h30. Retour de François et de l’autre cordée. Les mines sont mi-déconfites mi-soulagées. Si, si, je perçois cela. L’un d’eux est tombé dans une crevasse. Le décompte n’était que les ordres de traction sur le mouflage savamment orchestré… Et moi qui filme toujours mes pieds.

13h00. Au bout d’un temps (que j’aurais qualifié de 10 minutes mais mon compagnon me dit au moins 30) nous voilà réunis. Sains et saufs. Juste au-dessus de nous, comme un dernier cadeau, un petit pic se dresse. Il nous attend. Le voilà notre 6000. Nous le gravissons allègrement. C’est mon premier sommet himalayen. Je serre mon père dans les bras. François sort son GPS et nomme le point « Pic Raphaëlle ». Je suis comblée. Je peux enfin descendre.

Raphaëlle bichonne la mule Everest avant le départ vers le lac Phoksundo. ©François Damilano

Sur les rives du lac Phoksundo. ©François Damilano

Je suis restée quelques jours dans un état sommaire

Épilogue. Au retour du sommet, je n’ai pas reconnu nos traces de montée, je n’ai toujours pas vu les séracs à la tête de lion et je n’ai pas retrouvé les grandes pentes interminables de ce matin.

Ma peau brûle, je n’ai pas mis suffisamment de crème solaire et la plupart des plans que j’ai filmé sont carrément douteux. Je suis restée quelques jours dans un état sommaire. Parfois, dans la liesse de la marche qui nous mène désormais au cœur du Dolpo, je m’interroge. Ai-je laissé une partie de moi-même là-haut ? Et si la photo de l’empreinte du snowleopard n’était que la patte d’un gros chat ?

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