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Lettre aux alpinistes La compagne de Gabriel Miloche, disparu au Népal, nous écrit

Àtoi l’alpiniste ou amateur d’activité risquées en montagne,

 

Gabriel Miloche, mon amoureux, est décédé dans l’ascension du Mingbo Eiger le 28 octobre 2021 avec ses compagnons de cordée Louis Pachoud et Thomas Arfi.

Je ne suis pas des tiens, ma pratique de la montagne se réduit à un peu d’escalade, de ski et de randonnée çà et là, mais je suis liée à vous fatalement car comme toi peut-être, la montagne m’a volé un être cher. 
Dans mon effondrement, j’aimerais te dire une chose, avec l’espoir qu’elle te fasse réfléchir pour fortifier le sens de ta pratique et des relations qui te lient à tes êtres chers. J’ai compris il y a de nombreuses années en étudiant l’éthique de la sollicitude (ethics of care) que je suis, et nous sommes chacun, la somme des êtres que nous aimons et qui nous aiment. Nous naissons du ventre de notre mère et des adultes nous donnent de l’amour. Aussi imparfait cet amour soit-il, c’est en grande partie grâce à celui-ci que nous avons grandi et que nous jouissons aujourd’hui de la montagne et de ses plaisirs.

©JC

Cet amour que nous recevons de personnes que nous n’avons pas forcément choisies nous compose et nous lie inexorablement dans un réseau d’interdépendance affective et d’amour. Nous ne pleurerions pas Gabriel aujourd’hui si nous ne l’aimions pas et je ne serais pas partiellement morte s’il n’avait pas emporté avec lui dans sa chute une partie de moi que je lui avais donnée. Je vis cette vérité plus que jamais. Mes proches me portent à bout de bras depuis novembre et ce n’est que grâce à leur amour que j’ai la force de prendre ma plume aujourd’hui.

Être une miette dans un réseau d’interdépendance d’amour et d’affectivité en tant qu’alpiniste a énormément d’implications. L’alpinisme contrairement à beaucoup de passions, est une pratique très dangereuse qui emporte la vie de beaucoup. Je suis passionnée de mode et je ne mourrai jamais de cette passion. Des enjeux de vie et de mort requièrent une réflexion éthique au moins à la hauteur de l’importance de ces enjeux.

Être une miette dans un réseau d’interdépendance d’amour et d’affectivité en tant qu’alpiniste a énormément d’implications

Inexorablement tu sais que la personne que tu aimes souffre à cause de ta passion pour l’alpinisme qui a une tendance addictive. Cet égoïsme, il est vécu par la personne aimée à chaque sortie, à chaque expédition. Cela peut être plus ou moins bien vécu selon que il ou elle partage cette passion et que vous êtes au clair sur ton sens des priorités quant à cette passion. Sur ces bases la personne aimée peut librement jauger son engagement envers toi. Peut-être qu’en connaissance de cause, cette personne qui a pris soin de toi quand tu étais blessé, qui t’a emmené en voiture partout, qui a animé ton quotidien pendant que tu ne pouvais pas profiter des belles conditions en montagne, n’en fera pas autant, parce qu’il/elle saura que tu t’appuies sur son soin pour répéter les mêmes erreurs sans le/la considérer dans ta passion. Puisqu’elle pousse des personnes aimées à prendre de hauts risques, la pratique de l’alpinisme est inévitablement synonyme de souffrance, qu’elle prenne la forme d’angoisses de fond ou de profondes dépressions.

Tu dois, à tous tes proches dont l’amour te compose, une réflexion profonde sur ta pratique et ta prise de risque

Tu dois, à tous tes proches dont l’amour te compose, une réflexion profonde sur ta pratique et ta prise de risque, car ce sont ces personnes que tu emmènes avec toi à chaque fois en montagne, que tu emmènes dans ta chute et dont tu risques le bonheur. Pour que les termes de tes relations soient clairs et sains tu dois à tes proches non seulement une réflexion mais également une communication limpide quant à la place du risque et de ta passion dans la relation qui vous lie. Les sensations que tu vis en montagne sont plus belles que n’importe quelles autres ici-bas et tu serais prêt à prendre des risques mortels fréquemment par passion, quitte à les rendre malheureux ? Sois franc, tu le leur dois. Car c’est leur bonheur que tu risques là-haut.

Tu le leur dois, car ta liberté en montagne s’arrête là où la liberté d’autrui, tes proches y compris, commence. L’imprécision du flou artistique, d’une caresse ou d’un mot affectueux qui prétend balayer toute inquiétude, l’omission ou le mensonge ne sont pas des termes qui permettent aux proches de librement s’engager dans une relation sans se brûler les ailes aux extrémités de tes ambiguïtés. Au contraire, ces non-dits laissent les endeuillés avec un sentiment de trahison dans la relation. Négliger ces réflexions et cette prise de responsabilité face à autrui revient à vivre sa passion à la merci du bonheur des gens que tu aimes.

©JC

L’alpinisme aujourd’hui et le système de guides, de groupes (comme le GEAN) et de communication tournent autour d’une prise de risque égoïste dont le sens et les enjeux sont beaucoup trop peu remis en question malgré leur importance littéralement vitale. Ce système, bien que basé sur des valeurs de partage, est extrêmement exclusif et excluant. Il est composé en immense majorité d’hommes blancs issus de milieux aisés et il perpétue des situations dramatiques comme celle de Gabriel. Pour un post sur les réseaux sur la joie d’une ascension, combien racontent la mort, l’accident, les blessures, le regret, l’angoisse de l’attente du retour, la remise en question et la souffrance des proches ? Tu fais partie du milieu de l’alpinisme, ton discours et tes actions façonnent ses facettes et ses tendances, il est de ta responsabilité et de celle de chacun.e de tes compagnon.nes de cordées de lever davantage le voile sur la morbidité inhérente à ta pratique et les enjeux éthiques relationnels qu’elle soulève.

Bon courage et bon travail,

                             Vorlette.

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