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Le malheur des autres

Quand une sensation bizarre vient frapper deux fois à votre tête dans une même semaine, c’est qu’elle a une réalité à vous dire.
La première giffle a eu lieu à Autrans, à la sortie d’un film sur la détresse des « migrants » dans la vallée de la Roya, un sujet, si ce n’est brûlant d’actualité, dont les cendres ne sont pas prêtes de s’éteindre. Un type d’allure presque sympathique est sorti de la salle en disant qu’il y en avait assez. Encore un sujet sur les réfugiés, marre de ça et ça commence à bien faire. Sans doute s’attendait-il à un film sur les petites fleurs. Ne jamais se fier à une sympathie de façade. Rien n’est réglé dans la Roya ou ailleurs mais apparemment, il ne faut plus en parler car on le sait désormais. Pour certains, savoir peut suffire. Je lui suggère qu’on en a encore le droit, alerter sur la détresse des autres, presque le devoir, tant qu’elle est un fait mais dans l’esprit gelé de ce monsieur, non, la répétition dit l’habitude et l’habitude autorise l’oubli. Il sentait même le soupçon son regard de spectateur saturé d’aisance ; aujourd’hui si l’on témoigne du malheur, on est soit un commercial du bon sentiment soit un rabat-joie empêchant Noël de tourner en rond soit un démago en équilibre de conscience. Se faire vigie touchée, inquiète et nauséeuse d’impuissance n’est plus une hypothèse, d’ailleurs si j’écris sur le sujet, c’est nécessairement par calcul. C’est ainsi, le malheur des autres, on veut bien y jeter un œil s’il est loin, court et pas trop répétitif, au-delà, ça éclabousse. Pourtant il avait l’air vieux ce type, cet âge où la vie n’a pas épargné, cet âge où la douleur a frappé à notre porte et nous a rendu sensible à celle des autres mais non, il réussissait cette performance rare du grand écart générationnel, vieux con réac goulu de zapping et de selfie qui veut dire soi-même et puis c’est tout.
Alors le jour suivant, je me suis dit qu’il fallait prendre l’air, la neige et la glisse. La légèreté en somme.

la répétition dit l’habitude et l’habitude autorise l’oubli

À un type qui collait ses peaux à quelques mètres de moi et dont le visage avait les traits de l’humanité, je dis que je ne voyais plus l’hiver pareil. Cette saison du jeu, du rire et de la vie pour nous les gâtés et pour d’autres, elle relève d’un cran leur prouesse à survivre. Donc je n’arrive plus à mordre dans l’hiver comme avant, avec le même enthousiasme, ça pue la mort. Il me répond qu’il ne faut pas tout mélanger et il part. Ne jamais se fier à la chaleur apparente. Là non plus, il ne fallait pas parler misère. Où alors ? Certes, nous ne sommes pas tenus de charger notre sac à dos de l’ensemble des détresses du Monde ; aller là-haut, c’est aussi nous offrir d’alléger les peines, notamment les nôtres. Certes, nous ne sommes pas tenus de skier en conscience et d’hurler à chaque virage, le bonheur de notre condition. Mais ne pas tout mélanger…ça fait beaucoup comme cécité. Est-ce vraiment tout mélanger quand on partage le même terrain, le même massif, la même neige, nous pour vivre intensément, eux pour mourir indignement ? Ne pas tout mélanger, c’est la martingale de ceux qui aiment par dessus tout leur nombril bien au chaud de la Primaloft et qui trouvent que l’infortune se rapproche dangereusement. D’habitude, la fenêtre sur le malheur, c’est vers 20h, au début du JT, cinq minutes et puis c’est bon mais là, pim, ça tombe en plein pendant l’exercice de notre joie, c’est dégueulasse.

Au ciné et skis aux pieds, c’était bien la même histoire. Certains croient à la contagion du malheur. Tant qu’il est endémique, là-bas, loin, ça va mais qu’il passe par nos jolies montagnes fait craindre la diffusion. C’est un truc à mi-chemin entre la frousse d’attraper un malheur et celle de devoir partager le gâteau du confort.
N’ayons pas d’inquiétude, le malheur n’est pas contagieux. Au contraire, prendre en charge, du peu que l’on peut, celui des autres rend profondément heureux et n’interdit pas de rire et de trinquer à notre vie chanceuse. Et si un jour, la détresse nous tombe dessus, nous ne dirons pas non à ce que certains en soient persuadés.
Mais c’est ainsi, un bout de nous-mêmes est touché par le syndrome du gel hydroalcoolique.
On veut bien toucher du bout des doigts la détresse des autres mais très vite, on s’en lave les mains.