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L’autre cime

Nous avons tous, un jour, maudit une antécime.
Même les plus aimants d’entre nous, même ceux qui parlent aux cailloux. Pesté, juré contre celle qui ne s’était pas annoncée et qui n’en finit plus de ne pas finir. Nous n’étions pas venus pour elle et elle est là, fichue antécime, haute mais pas assez. Les plus diaboliques d’entre elles ressemblent comme deux montagnes au vrai sommet. Pourtant, d’en bas, on l’avait repérée cette trouble-fête, on s’était promis de ne pas crier victoire trop tôt. Mais sur le terrain, trop pressés, trop exaltés, trop sans plus de jus, on se remet à espérer qu’il s’agisse du grand sommet. On avance péniblement, collé à la montagne, on ne distingue rien de plus haut, c’est bon signe, ça semble se coucher et redescendre jusqu’à la mer mais c’est louche, personne ne s’enlace en ce lieu et petit à petit, le ciel de derrière se charge d’une nouvelle bosse, blanche, au loin. On ose croire à un nuage, à un mirage mais c’est bien le sommet, là-bas, là-haut. Il y a du monde. Ici ce n’est que l’antécime. Certains disent putain et soufflent très fort.
Parfois c’est la désillusion de trop, celle qui clôt l’affaire et ordonne le repli. On se voyait déjà en haut, on préparait nos larmes de conquête et la seconde d’après, c’est celles de dépit qui gorgent la tête. Quand notre corps et notre cœur ont cru, ne serait-ce qu’un instant, parvenir à leurs fins, leur dire encore un peu n’est pas audible, leur souffler si près n’évoque rien.
Aux fins que la vie soit heureuse, les alpinistes ont trouvé des combines dont celle de nommer un maximum de montagnes pour qu’elles deviennent sommets à part entière. Il y aura toujours une réussite par où passer. Lorsqu’on émerge de la Kuffner, on pousse jusqu’au Maudit et on est heureux de ça. Il n’aurait pas de nom ce truc, ce ne serait qu’une vulgaire antécime du mont Blanc et la joie du moment aurait un goût d’inachevé. Au Shishapangma, atteindre le sommet central contente la plupart, le sommet principal, les jours d’hypoxie, n’en a que le nom. Aux aiguilles de Tré-la-Tête, il y a quatre cimes, toutes des vraies. Ouf. Ceux pratiquant un alpinisme de sommets rentrent rarement bredouilles et c’est bien ainsi.

 

©Cédric Sapin-Defour

Mais ça n’est pas toujours vrai. On ne négocie pas avec la topographie. Souvent les sommets sont entourés de bosses satellites qui pour maintes raisons, la loi, le symbole ou la paresse, n’ont pas de nom sauf antécimes. Avant la cime. Il faut donc y passer par cette cime non qualifiée et si l’on s’y échoue, et si l’on y fait demi-tour, on aura beau philosopher sur le chemin plus joli que le but, ce sera un échec. Au retour dans la vallée, aucun alpiniste du monde crie son enthousiasme d’avoir atteint une antécime.
Où est-elle la solution ?
Elle est en nous. C’est fréquent.
Un jour, je montais les 374 marches de la montagne de Bueren. C’est à Liège. Un homme était assis à la 316ème. Il semblait en forme. Nous discutons. Il me dit qu’il s’arrête là. Je lui demande si ça va. Il me dit oui, très bien. Je lui demande s’il est déjà allé là-haut. Il me dit que non, une prochaine fois. Il prend des photos depuis la 316ème. Personne ne prend des photos depuis la 316ème. Il me dit qu’il est là son point de vue du jour et que cette marche, autant que les autres, mérite qu’on s’y arrête. Je lui réponds que sa démarche est belle mais je m’empresse de reprendre la mienne vers le haut, La Citadelle, au milieu d’un tas de gens ravis. Il m’a envoyé ses photos, je les trouve plus jolies que les miennes.

les alpinistes ont trouvé des combines
dont celle de nommer un maximum de montagnes
pour qu’elles deviennent sommets à part entière

Nous avons pris cette noble et fâcheuse habitude que seul vaille le sommet. Noble car ça dit une saine ambition et l’ardeur vouée à atteindre ce pour quoi on a mis beaucoup de notre vie en œuvre. Le sommet valide. Fâcheuse car c’est oublier la singularité de chaque étape et la satisfaction que chacune d’elle peut offrir. Se contenter, s’il le faut, de la cime d’avant, ce n’est pas vivre béatement ou rêver à la petite semaine, c’est considérer la vie comme autrement plus riche qu’un système binaire où le bonheur ne s’envisage qu’au 1 loin du 0. Et sans aller jusqu’à se mentir à soi-même, se convaincre du plaisir des petits pas, c’est démythifier le sommet pour mieux l’atteindre.
Nous n’avons pas à nous excuser de cocher chaque page des Cent Plus Belles de Rébuffat. Aucune ne célèbre d’antécime ; c’est ainsi, nos rêves d’alpinistes se nourrissent de sommets mesurés, identifiés, incarnés telles des sommités et nous n’avons pas à rougir de ce désir, celui de nous dresser là où les autres avant nous se sont dressés. On mesure là l’élan prestigieux du récit sur nos rêves. Mais l’alpinisme est un mouvement ; chaque génération a pris en charge de le réinventer. Aujourd’hui, la ligne prime sur le sommet, la création sur l’imitation, la sobriété sur le clinquant. Alors, poussons la démarche jusqu’au bout et dressons-nous fièrement sur les antécimes, anonymes et négligées. À deux lettres près, une antécime est une autre cime, une montagne telle les autres et qui peut suffire au bonheur. Allons-nous enlacer dessus, tout ça, en tirant la langue aux traditions de l’altius fortius.
En jouant ainsi, nous goûterons à une ultime saveur. Suprême. Cette antécime qui n’a pas de nom, nous lui en donnerons un. En fait, nous lui prêterons. Un clin d’œil, une tristesse, un bout de joie, peu importe, ce sera selon l’humeur de la vie. Ce choix sera le nôtre ou celui décidé entre compagnons du jour et c’est en pionniers comblés que nous redescendrons de cette cime honorable, cocher une page vierge de nos Cent Plus Belles.
Alors au pays des libertés qu’est la montagne, nous en aurons glané une autre, celle d’imaginer la réalité.