La place du con

Monsieur Macron n’a pu s’en empêcher. L’ivresse des sommets sans doute. Il nous a fait le coup de la métaphore alpine. « Je crois à la cordée. Si l’on commence à jeter des cailloux sur les premiers de cordée, c’est toute la cordée qui dégringole. » Mouais…Comme si la montagne disait la vie.
Passons sur le mou « caillou » depuis longtemps remplacé dans nos ruissellements minéraux par un « pierre ! » phonétiquement plus claquant. Passons sur sa méprise : le premier de cordée balance plus qu’il ne reçoit, rares sont les cailloux qui remontent. Passons enfin sur cette prétendue exemplarité du leader (c’est le problème avec la verticalité, être devant, pour certains, signifie immanquablement être au-dessus), rappelons tout de même à notre président qu’un paquet de ses premiers de la classe va grimper du côté des Iles Cayman et de Monaco où le rocher semble meilleur. Passons.
Soyons plus fermes sur sa vision du monde à deux rangs : premier, dernier, rien entre. À la tête, à la traîne, rien entre. Et ceux du milieu alors ? Peut-on enfin se pencher sur les états d’âme de ces gens du milieu, intermédiaires anonymes et oubliés comme peut l’être un deuxième dans une cordée… de trois ?
Beaucoup d’alpinistes font le choix d’être trois. C’est astucieux. Le vote y est efficace, les possibilités amoureuses immédiatement triplées et si l’un des trois compagnons fait le choix de mourir, les deux restants pourront faire celui de survivre. Dans cette cordée de trois, il y a le leader, il y a le serre file et entre, ce fameux deuxième (qui n’est pas second puisqu’il y a un troisième). Si en sport, il est coutume de dire que la quatrième place est celle du con, en alpinisme – puisqu’on ne fait jamais rien comme les autres – c’est la n°2.
À cette place, tout est rude et déshonorant.
Au début, il y a le nœud. Au n°2, on propose un encordement peu avantageux, ce double nœud de chaise (un banc en somme) qui dit l’immobilisme, sorte de tas de corde abdominal sans queue ni tête, offrant un degré de mobilité et d’autonomie proche de l’ankylose. Il en est ainsi des classes intermédiaires, ficelées, figées. Si ce n’est celui-là, ce sera un autre, la potence ou le nœud du fou, c’est dire comme n°2 est le bienvenu.
Le n°2 passe sa journée en montagne à être tiré par son leader ou à être tiré par son suiveur, c’est au choix. Attention les secousses, à-coup devant, à-coup derrière, sa démarche d’alpiniste a la fluidité du gallinacé. C’est charmant.

Si en sport, il est coutume de dire que la quatrième place est celle du con, en alpinisme – puisqu’on ne fait jamais rien comme les autres – c’est la n°2.

La position du n°2 n’est qu’hésitation. S’il se rapproche à l’excès du prestigieux leader, il lui sera exigé de ralentir. Alors le dernier de cordée le rattrapera et lui hurlera de hâter le pas. C’est l’unique liberté du milieu, pouvoir varier ses colères et alterner ses détestations. Flexible et bien élevé, n°2 prendra donc ses distances avec ce compagnon balais, s’activera et bientôt, de nouveau ralentir il devra. Jouer du frein et de l’accélérateur sera son occupation du jour. Accordéon et secousses, le mal des montagnes est annoncé aux réjouissances de la journée. Paye ta cocculine.
N°2 passe le clair de son temps à démêler cette fichue corde du devant et du derrière ne sachant plus parfois à qui est quoi. Alors il tourne sur lui-même, enjambe, passe dessous et jure. Ironie de son sort, le premier de cordée lui assène régulièrement « Ne t’occupe pas de la corde, je gère ! » Il en est ainsi du milieu de la cordée, classe moyenne rêvant de gravir les échelons mais angoissée à l’idée de les dégringoler et dont on peut tout exiger, métaphore de notre société qui gradue et pétrifie. Montesquieu, penseur politique qui n’avait pas son pareil pour observer ce drôle de jeu entre les strates sociales, a dû pratiquer la montagne, c’est certain (amis monomaniaques de la verticalité, si vous craignez de perdre le nom du dit philosophe, pensez Monte et Ski puis rajoutez – eu, c’est parfait). De temps à autre, le chef fera le choix de la cordée en flèche alors n°2 sera brillamment nommé dernier ex æquo, aucun progrès notable, pour tout dire un déclassement. Rien ne va plus.
Revenu à la cordée queuleuleu, l’alpiniste intermédiaire constatera de surcroît son isolement social. Sur les itinéraires populaires, il est habituel que les cordées devisent entre elles, le premier avec la cordée qui précède, le dernier avec la cordée qui suit. Une complicité s’installe, des liens se créent, on se vit communauté. N°2, lui, est coupé du monde, souvent il sifflote. Il ne peut discuter qu’avec lui-même. Disons pour le rassurer que ce peut être avantageux.
Finalement notre Jupiter aurait raison, il se dit beaucoup de notre monde dans cette petite musique de la cordée. La montagne dirait la vie. Qu’il est laborieux de s’extraire de sa classe et de jouer de l’ascension sociale. Même là-haut. Quand bien même, dans un accès de bienveillance – du devant – ou de mécontentement – du derrière – choix est fait de la cordée réversible, alors pauvre dernier sera joyeusement promu en tête et n°2 condamné à stagner au milieu de cette société qui s’élève sans qu’il ne progresse.
Montesquieu l’avait écrit. Les révolutions ne sont jamais le fait des classes moyennes. Dociles, craintives, elles se taisent ou disent oui. Trop à perdre.
Robert aussi le dit. À sa manière. Accoudé au zinc, un penchant pour le blanc et les analyses sociopolitiques de haute volée. Un penchant aussi vers tribord.
– C’est nous qu’on est les plus à plaindre ! Y’a ceux qu’ont les yachts, y’a ceux qu’on les allocs et au milieu, y’a nous. Les cons…