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Roland Michaud n’était pas de ceux que l’inconnu effrayait. Récemment disparu, il formait un couple de reporters aventuriers avec sa femme Sabrina. Lors d’une traversée au long cours de l’Asie, ils entendent en Afghanistan une une légende, celle d’une caravane de chameaux qui l’hiver franchit les montagnes en remontant le cours de rivières gelées. Il leur faudra trois ans pour intégrer cette caravane kirghize. Publié chez Nevicata, le récit fondateur de cette aventure exceptionnelle est le testament d’un grand humaniste, Roland Michaud.

Tout a commencé lors d’une traversée de l’Afrique en 2CV. Foin de 4×4 ou de camion, cette Citroën minuscule suffit au jeune couple Michaud pour se lancer à l’aventure, et prendre le temps de faire des photos, et réaliser, au retour, qu’ils pouvaient en vivre. C’était un autre siècle, et les Michaud, même parents, ne cessèrent jamais de voyager, pendant des mois, ou des années entières. À la fin des années soixante, les Michaud prennent le large et traversent l’Asie centrale, toujours en 2CV, se perdent en Afghanistan.  Une légende enflamme leur imagination : il y aurait encore, au Pamir, des caravanes de chameaux qui en hiver suivent les rivières gelées pour éviter les cols bloqués par la neige.

Légende ou réalité ? Il faut trois années au couple Michaud pour vérifier cette histoire, et vivre cette aventure. Publié à leur retour, leur livre de photos « Caravane de Tartarie » sera la source d’inspiration de moult photographes d’aventure, comme Éric Valli, qui se rendra sur leurs traces en Afghanistan, ou Olivier Föllmi, qui lui, partira en Inde en hiver et découvrira à son tour les caravanes du « fleuve gelé », le Zanskar. Mais Roland Michaud, décédé cette année, n’avait jamais publié le récit de cette aventure. Elle est passionnante.

Par Roland et Sabrina Michaud, éditions Nevicata, 173 pages, 19 euros.

En érudit, passeur d’images et passeur d’histoire, Roland Michaud rappelle que d’autres voyageurs avant lui ont relié ces mondes : comme le pèlerin bouddhiste chinois Xuan Sang, qui, au VIème siècle, traversa le Pamir pour ramener en Chine les textes bouddhiques, après dix-huit ans de pérégrinations en Inde. Le pèlerin traduira ensuite en chinois les textes fondateurs du bouddhisme, oeuvrant à son rayonnement dans toute la Chine.

Pourquoi voyager ? Une question qui se pose avec acuité à nos vies confinées, et à laquelle répond Roland Michaud : « le privilège du voyageur, qu’il soit poète, peintre ou photographe, c’est de voir un jour de ses propres yeux ce qu’il avait lu dans les livres ». Le voyage est cette rencontre avec le réel, un retour aux sources de l’humanité, cette confrontation avec la lumière ou la rudesse du monde, et ce qui est cher à l’être humain, les gens, l’art, la nature, ou même Dieu, une rencontre que Roland Michaud accueillera puisqu’il se convertit à l’islam, amoureux de la beauté, fasciné par le mysticisme soufi.

Le Pamir est interdit aux étrangers, et les caravanes, si elles existent, sont interdites aux femmes, apprennent les Michaud en Afghanistan. Qu’importe ! Ils se renseignent, font le siège des rédactions en Europe puis celui des bureaux poussiéreux des ministres à Kaboul. Ils réussiront pourtant : à convaincre le roi d’Afghanistan de leur lâcher la bride, et plus ardu encore, persuader le khan kirghize, chef des kirghizes d’Afghanistan et de la caravane, à les emmener au coeur de l’hiver pour vivre avec eux et traverser ce Pamir gelé.

Ils commencent par traverser l’Hindu Kush en voiture, pour rejoindre les khirgizes. La caravane existe bel et bien, le reportage sera exceptionnel, témoignage d’une époque en train de disparaître. Le froid est intense, le vent des haut-plateaux du Pamir à plus de 4000 mètres transperce hommes et bêtes. Les Michaud appuient sur le déclencheur. Pourquoi la photo ? « Capter une émotion intense par le biais d’une photo reste chose difficile, même si on sait qu’image a pour anagramme magie ». La dernière caravane est le récit magique d’une aventure hors du commun, la dernière touche d’inspiration de Roland Michaud pour tous ceux qui, même aujourd’hui, croient à la beauté du monde et à la rencontre de l’autre. Merci, Monsieur et Madame Michaud, pour ce livre et pour tout.

La citation

« Que restera-t-il de cette aventure dans quarante ou cinquante ans ? Qu’est-ce qui perdurera et résistera à mes changements d’humeur, à l’âge ou à mes tristesses inutiles ? La prise de conscience d’un absolu qui nous dépasse, le besoin de retrouver une unité perdue dont nous avons la nostalgie, d’un sens à donner à la vie pour transgresser notre dualité : cette vie si courte, si fragile, parfois incompréhensible, mais dont nous devons accepter la part de mystère. Que serait l’existence sans le mystère de l’existence ? Dans le cadre grandiose de ces montagnes d’Asie, plus que dans les viles où il oublie si facilement le ciel, l’homme peut prendre davantage la mesure de ce qu’il est. » R. et S. Michaud.

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