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Le 7 août dernier, la saison 2018 de la traversée de La Meije se termina brutalement. Un effondrement colossal balaya le Glacier Carré et la Muraille Castelnau. Un guide et son client ont été blessés. Depuis cet évènement, le sommet du Grand Pic de la Meije n’a été foulé que deux fois. La voie normale la plus difficile des Alpes sera-telle accessible l’année prochaine ? Explications et perspectives sur l’avenir de la Reine des Écrins par Benjamin Ribeyre, guide au Bureau de la Grave.

L’accident

Il est 6 heures du matin, Titou Aumenier, guide de haute montagne à Serre Chevalier, et son client de longue date se trouvent dans la muraille Castelnau. Ils ont prévu de faire la Meije en trois jours. La nuit à l’Aigle sur le chemin de la descente permettra d’apprécier la course qui est un projet de longue date pour la cordée. D’ailleurs ce matin ils sont les seuls avec cette stratégie. Ils laissent donc partir devant les cordées devant redescendre dans la journée.
Comme un signe avant-coureur des plus subtils mais restant des plus fréquents dans l’Oisans sauvage, deux petites pierres tombent alors que la cordée vient de gravir la Dalle Castelnau. « Je n’aime pas ça ! » s’exclame le client.  Alors que la cordée approche du bout de la vire ascendante à droite de la Muraille et trois minutes après les deux petites pierres, « un nuage de roche, neige et glace » leur fonce droit-dessus. Le client est plus à gauche et un peu mieux protégé que Titou. L’avalanche les englobe et va les recracher sur le glacier des Étançons. Mais c’est sans compter la détermination de la cordée à rester en vie. Titou dans un dernier élan tente de grapiller quelques mètres pour se protéger. De nombreux blocs le percutent violemment. Son casque explose. La corde le reliant à son compagnon finit en un amas de fibres mâchées. « Je pensais que c’était la fin, soit lui soit moi allait basculer dans le vide » confie Titou. Le temps s’arrête mais les blocs continuent de les percuter. La corde seulement passée derrière « un seul pauvre becquet n’aurait pas résisté en cas de chute ». Le silence revient. Titou s’assure que son client était toujours là, conscient. Ils redescendent quelques dizaines de mètres pour tenter de se protéger. Vachés à un relais, la radio VHF en main, Titou comprend rapidement que ses deux collègues au-dessus s’occuper déjà du déclenchement d’un secours. Quinze minutes plus tard les secours arrivent et treuillent la cordée blessée mais miraculée.

1 : la cordée de Titou et son client au moment de l’effondrement. 
2 : cordée d’Olivier qui déclencha le secours. 
3 : emplacement plus protégé pour l’attente des secours. 
4 : autre cordée en bordure de la zone d’impact.

Bilan pour Titou : énorme hématome entre la fesse et le genou écourtant un peu la fin de sa saison, casque explosé, points de sutures et nombreux impacts notamment aux pieds et aux mains. 
Bilan pour son client : nombreux impacts et fracture à l’épaule. La spontanéité de cet effondrement ainsi que son volume et son imprévisibilité laisse penser à Titou qu’ils étaient « au mauvais endroit, au mauvais moment. Dix minutes avant tu es à l’abri, dix minutes après aussi…  Avec la suite de l’été et les différents événements comme le Trident du Tacul ou l’arête des Cosmiques, tu te dis qu’en fait c’est de plus en plus possible de se retrouver dans ce cas de figure. »

Petit rappel de géologie

La Meije est, comme les grimpeurs le savent bien, constituée de deux types de roche séparés par une immense vire appelée « la bande de neige ». Le granite est massif et compact. Le gneiss est quant à lui plus fracturé. Deux autres particularités nous intéressent ici, des failles rayant de bas en haut l’intégralité de la face sud. En jouant, ces failles ont créé un terrain localement très facturé, notamment dans le gneiss, qui dans le passé et maintenant le présent favorise des effondrements. Retour sur les précédents éboulements.

Géologie de la face sud de la Meije. © Jocelyn Chavy.

Anciens effondrements

Le 7 août n’est pas un évènement isolé et nouveau sur la Meije. Dans Éboulements et écroulements dans le bassin-versant du Vénéon, Serge Bourgeat recense entre 1900 et 1990 six éboulements majeurs. Cela nous donne une occurrence d’un effondrement tous les quinze ans. Trois évènements sont particulièrement impressionnants. En 1916, le Doigt de Dieu s’effondre en face sud. Nous n’avons que peu d’information sur cet évènement majeur qui donna la forme actuelle déversante du Doigt de Dieu. La fréquentation faible du massif en hiver à cette époque et sûrement la première guerre mondiale reportèrent la découverte au printemps 1917 ! Le15 mai 1964, c’est l’effondrement de la Brèche Zsigmondy. Ce jour-là, la brèche Zsigmondy perdit, en s’effondrant dans le couloir sud, environ vingt mètres de hauteur. Les débris furent projetés et faillirent atteindre le refuge du Châtelleret pourtant distant de plus de trois kilomètres ! Le volume de roche perdu fut estimé à 10 000 m3.  Le 22 juillet 1964, le guide de Briançon André Bertrand accompagné de ses deux clients réalisa la première traversée après l’effondrement. Avant lui, on recense environ une vingtaine de tentatives infructueuses. Au-delà du défi de trouver un nouveau passage, il souhaitait défricher ce qui deviendrait LA nouvelle voie normale. En ajoutant quatre à cinq heures au temps classique de la Traversée, la cordée victorieuse créa l’itinéraire que l’on connaît encore aujourd’hui : le contournement par la face nord de la Dent Zsigmondy.  Bien avant la disparition d’une partie de la brèche Zsigmondy, des cordes fixes et des câbles étaient déjà présents notamment au Grand Pic. Cela faisait débat dans la communauté des guides. La difficulté d’ascension de la dent Zsigmondy poussa à l’installation en 1971 de câbles à demeure. Depuis ces câbles ont été changés mais ils font dorénavant partie de la traversée de la Meije.

A gauche, l’effondrement de 1964. Photo Collection Chapoutot. A droite, l’article du Dauphiné Libéré racontant la « réouverture » de la traversée par le guide André Bertrand. DR.

Le plus récent et dont les témoignages font froid dans le dos concernent l’éboulement d’août 1982 à la Meije Orientale. Une partie de la Meije Orientale située entre son sommet et la brèche Maximin Gaspard s’abima sur le glacier des Étançons. « La bande de neige » servit de tremplin et projeta des blocs encore une fois très proches du refuge du Châtelleret. Le volume concerné est estimé entre 25 000 et 30 000 m3. La zone de dépôt fut couverte en moyenne de 20 à 30 centimètres de débris sur plus de 23 hectares.  Grâce à ces données nous pouvons voir que les montagnes ont bougé de tout temps mais loin de moi l’idée de remettre en cause l’existence du réchauffement climatique global. L’accélération depuis une dizaine année d’effondrements de ce type dans les Alpes en est la preuve. Le 7 août 2018 se produit le dernier éboulement majeur en date. La communauté des guides est rapidement informée de l’impensable : la Meije s’est effondrée ! Nous ne disposons à ce moment-là que de deux clichés pris par le PGHM 38 au moment du secours. Le témoignage d’Olivier qui a continué la traversée vient corroborer ce que nous pensons tous : ce qui est arrivé le 7 août n’est pas anodin et cela va entraîner quelque chose que nous n’avons pas connu depuis le 15 mai 1964.

Clichés pris à 6h15 le 7 août 2018 juste après l’effondrement. © PGHM

Les premières conséquences de l’éboulement du 7 août

Le 9 août la préfecture de l’Isère émit un communiqué de presse intitulé « Chutes de pierres : la voie normale du Grand Pic de la Meije fortement déconseillée ». En tant que professionnel cela revient à une interdiction car remettant en cause notre assurance. Philippe Buyle, président de la Compagnie des Guides Oisans-Écrins, se rapprocha de la préfecture pour demander un vol de reconnaissance. Sans cela, impossible de prendre une décision quant à l’ascension de la voie normale de la Meije et des suites à donner pour le reste de la saison. Or la face sud de la Meije est dans l’Isère, l’hélicoptère qu’utilise le PGHM 38 appartient à la sécurité civile 38 et ne peut effectuer de vol de reconnaissance sans mission de secours ou ordre de mission du Préfet. La communauté alpinistique gravitant de près ou de loin autour de la Meije resta plus d’une semaine à attendre un éventuel vol possible…
Le 17 août, des guides de La Grave et Philippe Buyle se réunirent pour discuter de l’avenir et des possibilités d’action. Nous proposons l’utilisation d’un drone pour minimiser les risques en restant hors de portée d’un éventuel nouvel effondrement. Le blog de Frédi Meignan, En direct du promontoire, nous informe de chutes de pierres quotidiennes et conséquentes. Problème, le survol en drone est strictement interdit dans le Parc National des Écrins. A évènement exceptionnel, mesure exceptionnelle. Après une discussion avec Pierre Commenville, directeur du Parc National des Écrins, pour lui soumettre notre requête, nous recevions une « autorisation exceptionnelle de survol en drone dans le cadre d’une mission d’expertise ». Le rendez-vous fut pris le matin du dimanche 19 août au départ du téléphériques. Notre petite équipe de trois guides emprunta le premier tronçon avant de se diriger vers les Enfetchores. La montée, malgré une petite chute de Patiss dans une crevasse qui lui vaudra une fin de saison plutôt calme, fut rapide et efficace. Alors que nous étions à une vingtaine de minute des vires du glacier Carré le ronronnement d’un hélicoptère se fit de plus en plus insistant. Bientôt l’aéronef jaune et rouge passa devant nous et stationna devant le glacier. Nous étions tous un peu blasés par la situation. Nous avions demandé ce survol depuis plusieurs jours et n’avions pas réussi à avoir une réponse positive et le jour où l’on y va à pied ils arrivent enfin à venir !

Malgré tout, notre cordée progressa rapidement jusqu’aux vires du glacier Carré où la nature nous fit d’emblée comprendre qu’elle était la chef ici. Un bloc de la taille d’un frigo d’origine américaine passa juste devant nous et alla s’écraser dans le Fauteuil (base de la face sud de La Meije). Le drone décolla et confirma ce que nous pensions : impossible de traverser ou de s’approcher de l’effondrement. Heureusement le drone a pu directement être placé tout près de la cicatrice de glace. La vue est spectaculaire et terrifiante. J’informe mes compagnons de ce que je vois mais ils ont disparu… Avec la plus grande prudence et en se plaquant à la rive gauche du glacier, ils grapillent mètre par mètre la pente menant à la zone d’effondrement. Le drone va bientôt manquer d’énergie et il commence à se faire tard. Le retour par les rappels de « Nous partirons dans l’ivresse » nous prendra encore deux heures pour rejoindre le refuge du Promontoire où Frédi nous attend impatiemment.
Globalement les nouvelles ne sont pas bonnes…

Le drone décolla et confirma ce que nous pensions : impossible de traverser ou de s’approcher de l’effondrement. Le drone va directement se placer tout prêt de la cicatrice de glace. La vue est spectaculaire et terrifiante.

Survol du glacier Carré le 22/09/18. © PGHM

Un constat sans appel : la Meije ne passe plus

Immédiatement en rentrant à la maison je me mets en relation avec Raphaële Charvet et Ludovic Ravanel, tous deux spécialistes du pergélisol (traduction française du maintenant tristement célèbre permafrost). Ils analysent comme ils peuvent, car ils ne sont pas allés sur zone, les quelques trois cents clichés ramenés. L’effondrement est dû à une forte dégradation du pergélisol présent derrière les tours.
Les chaleurs du milieu d’été ont réchauffé cette zone. Frédi n’a observé des températures négatives au refuge que très ponctuellement. Raphaële et Ludovic sont d’accord pour dire que « ce n’est qu’un début… ».

En bleu : glace exhumée lors de l’effondrement. 
En rouge : éboulis suspendus au-dessus de la glace. Tout doucement la glace fond et libère les blocs (taille supérieure à 1,5 mètre de diamètre pour certains). La fonte de cette glace va prendre plusieurs années…
 En orange : Zone d’éboulis très active. Lors de nos observations nous avons constaté environ trois chutes de blocs (>50 cm de diamètre) par heure ! 
En vert : énormes blocs (>2 mètres de diamètres) ayant déjà étaient aperçus lors d’étés très chauds (2003, 2017)
. En jaune : bases et restes des deux tours effondrées le 7 août.

En observant la direction que prenaient les blocs se décrochant de la zone d’effondrement nous avons pu lister les itinéraires potentiellement impactés : arête du Promontoire au-delà de la Pyramide Duhamel, Mitchka, Le Dossier du Fauteuil, La Chevauchée des Vachekirippent, Allain – Leininger (Face sud directe) et départ de la Mayer-Dibona. Nous avons aussi pu constater la disparition des ancrages qui servaient à la descente de la rive gauche du glacier Carré. Le reste de la face sud et toute la face nord sont toujours praticables. Des bijoux comme la voie du Z ou la directe du Bastion à la Troisième Dent sont toujours accessible à condition de descendre par les arêtes. Et puis le Promontoire ne mène pas qu’à la Meije ! N’oublions pas si rapidement le Râteau, le Pavé ou encore la Pointe des Aigles.

Quel avenir pour la Meije ?

L’idée est de ne pas laisser passer l’hiver sans rien faire. C’est avec cette rengaine que la Mairie de Saint-Christophe-en-Oisans en lien direct avec la Compagnie des Guides Oisans-Écrins a organisé une réunion exceptionnelle le 26 septembre dernier. Les Mairies de Saint-Christophe-en-Oisans et de La Grave, les deux bureaux des Guides, la Compagnie des Guides, les RTM (Restauration des Terrains en Montagne) de l’Isère et des Hautes-Alpes, le Parc National des Écrins, la FFCAM, gardiens de refuges ainsi que la Fondation Petzl ont pu discuter, échanger et essayer d’imaginer le futur de « La Meije et sa voie Historique ». Nous regrettons l’absence des services de la Préfecture de l’Isère qui avaient été invités. À la sortie de cette réunion, trois voies de réflexions se dégagent.

S’adapter

Grâce aux explications de Raphaële et Ludovic, nous espérons tous que la voie normale sera accessible en début de saison. En effet, la neige commence à tomber et va combler la cicatrice d’effondrement. Cela va stabiliser la zone en l’enfouissant sous une couverture de neige. Mais dès que cette neige va fondre, les blocs en suspension vont recommencer leurs folles chutes vers le glacier des Étançons. Il est impossible de prévoir les dates exactes d’ascension pour l’année prochaine. Avant nous pouvions effectuer la traversée de La Meije de début juin à fin septembre et ne se préoccuper que de l’enneigement sur l’arête, du verglas dans les dalles et des orages en fin de journée. Cette époque est pour le moment terminée mais n’empêche en aucun cas d’aller en montagne. Il faudra maintenant choisir des dates plus tôt en saison, s’adapter et surtout savoir renoncer. Cette prise de décision pourra être facilité en s’informant auprès des professionnels. Les Bureaux des Guides locaux vont rassembler les photos permettant de suivre l’évolution des conditions. Les effondrements se multipliant dans les Écrins, (Meije, Pointe des Aigles, Pelvoux, etc…) les scientifiques souhaitent développer des projets de recherche sur le pergélisol de la région. Des études avec des caméras disposant d’une liaison satellite, des capteurs de température et de rayonnement solaire, pourraient aider à comprendre ces phénomènes. A l’heure actuelle, aucun budget ou financement n’ont été voté mais les discussions avancent dans ce sens.

Une nouvelle voie normale ?

A l’instar d’André Bertrand, qui en 1964 trouva le moyen de contourner les difficultés du passage de la Dent Zsigmondy, nous pourrions chercher une nouvelle voie « normale ». Cette tâche apparaît comme ardue. Le rocher de la Meije est loin d’être « bon » partout. La continuité de l’arête ouest pour atteindre le sommet du glacier Carré et ainsi éviter toute la zone d’effondrement semble logique. Mais les photos et vidéos enregistrées le 19 août nous ont montré un terrain chaotique aux abords du pic du Glacier Carré. A l’heure actuelle cette option est envisagée mais aucune certitude sur sa faisabilité. La voie normale de La Meije étant déjà cotée D (difficile), sera-t-il possible de conserver un même niveau de difficulté et d’engagement en créant un nouvel itinéraire ? Rien n’est moins sûr…  Le Grand Pic de la Meije peut toujours être atteint via l’itinéraire historique des Zsigmondy et de Purtscheller. Il consiste à effectuer la traversée dans le sens inverse de celui que l’on connaît actuellement en aller-retour depuis l’Aigle. Les difficultés sont plus grandes et plus longues (Ascension du Doigt de Dieu, de la Dent Blanche ou 4ème Dent et bien sûr la face est du grand Pic. Mais cela reste tout à fait envisageable pour une cordée d’un bon niveau, rapide et consciente qu’elle va passer entre 8 et 14 heures aux alentours de 4000 mètres !

A la sortie de la voie normale de la Meije, le 19 juillet 2018. Sera t-elle praticable en 2019 ? © Jocelyn Chavy.

Le « problème » de la Meije est crucial. Avec un rapide calcul, la perte sèche pour cette année, tout professionnel confondu (refuges, téléphérique, guides), peut être estimée à environ 250 000 €. Cela correspond à toutes les traversées de La Meije qui n’ont pu être réalisées. Evidemment, il est impossible de quantifier la part de ce montant qui a été « transformée » sur d’autres sommets. De plus la voie normale du Dôme et de la Barre des Ecrins se complique d’année en année. Le changement climatique touche les symboles des Écrins et c’est pourquoi les acteurs de la montagne se mobilisent.
Nous cherchons des solutions pour la voie normale de la Meije mais des points de vue extérieurs sont les bienvenus. Une idée révolutionnaire, un questionnement ou simplement l’envie d’échanger sur le sujet ? Contactez les bureaux des guides concernés. À suivre.