Adieu Benjamin.

C’était au Râteau, il y a quelques années.
Tu étais dans ton élément.

On venait de batailler à la brèche de la Meije.
Puis la lumière est arrivée d’un coup.
Un soleil qui éclate sans prévenir,
qui ouvre tout,
qui nous fait sourire de bonheur
alors qu’on est perchés loin au-dessus de la Grave.

Je me souviens de ce moment-là.
Je me souviens de toi là-haut, serein.
À ta place, devant la reine Meije

©JC

Le Râteau, son arête improbable, sa face nord,
ce terrain où tant d’entre nous hésitent
et où toi tu avançais avec fluidité

Tu étais là, simplement.
Franc. sincère.
Honnête avec toi-même,
honnête avec les autres.

Et c’est peut-être cela, au fond,
que tant de gens aimaient chez toi.

Parce que la montagne, avec toi,
n’avait rien d’irréel.
Elle n’était ni un décor, ni un exploit, ni une image.
Elle était une joie nue, une manière d’habiter le monde

Ce bonheur-là existe.
Je l’ai vu.
Je l’ai vécu, un peu, à tes côtés, te voyant goûter, tout jeune, au journalisme avec fougue, avant de devenir guide de haute montagne
Je l’ai vu dans ces journées de glace où nous étions fébriles, ces journées de montagne où nous doutions et où toi tu étais calme.

La montagne ? Un engagement aussi.

Tu avais choisi de t’élever contre le projet d’extension du téléphérique sur le glacier de la Girose. 

Ce choix t’a coûté, mais tu tenais bon. Tu avais choisi de défendre le dernier grand glacier des Alpes du Sud, d’aimer la montagne comme Samivel, et de vivre de la montagne comme Rébuffat dont tu arpentais avec clients les Cent Plus Belles.

©JC

Aujourd’hui, rien de tout cela n’efface la violence de ton absence
Rien ne peut combler ce vide. Ni pour ta famille.
Ni pour tes proches. Ni pour nous, tes amis, et tous ceux que tu as inspirés

Je ne sais pas encore à quel point tu vas nous manquer.
Je sais seulement que certaines journées ne s’effaceront jamais.
Je n’oublierai pas cette lumière sur le Râteau, ce couloir de Chirouze en poudre parfaite, celui de la Rama en croûte infâme, les fous-rires à la Cordée à St-Christophe, au bar Cascate à Lillaz, aux troquets de la Grave

Je n’oublierai pas vos gueules, hilares, avec Léo Billon, au bout de quatre grandes cascades de la Grave (cinq intégrales dans la journée) 
Je n’oublierai pas cette soirée post-covid où avec Rochette, tous les trois sur la scène du Grand Bivouac, nous avons ôté nos masques
Je n’oublierai pas nos discussions sur la montagne et la liberté

c’est cela que je veux garder de toi : le bonheur se vit. Il ne dure pas, mais il existe.
dans une course partagée,
dans la confiance qu’on reçoit de quelqu’un

il nous reste la lumière
il nous reste ton nom, ton visage
tes réflexions acérées sur l’avenir de la montagne,
dans ces matins froids,
dans ce bonheur bref et immense
que la montagne donne souvent, mais pas cette fois

Merci, Benjamin Ribeyre, d’avoir été là.

Guide de haute montagne haut-alpin, âgé de 34 ans, Benjamin Ribeyre est décédé lors d’un accident alors qu’il encadrait à skis un client – qui est indemne – dans le secteur d’Orcière, près de la Grave, le mardi 24 mars 2026.