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Des tas de rêves et de mémoire

Comme des châteaux de cartes. Elles sont tombées.
Elles se sont passées le mot et ont basculé. Des dominos.
Elles se sont fracassées en bas, en mille morceaux et plus. C’est cela le pire, voir des montagnes unes et massives se disloquer en tas de pierres. Pourtant elles étaient déjà ça, des tas de cailloux. On ne cessait de le dire pour ne pas leur prêter d’intention. C’est peut-être de notre faute.
Elles avaient des petits noms sur elles, tatouages de leurs caractères. Vire du Trident, Corniche de Rochefort, Muraille de Castelnau. On ne pourra plus les dire ni au futur ni au présent. Ça aussi, on nous l’a enlevé. L’été a été meurtrier pour les montagnes du Monde, surtout celles qu’on disait les nôtres. Et c’est irréparable. Personne ne sait recoller les montagnes, même le plus habile des restaurateurs d’art.
Le premier mouvement de nos cœurs fut la sidération. On les croyait immortelles, qu’elles nous survivent était entendu. Ça nous allait bien. Or, nous les voyons crever. Peut-être ne leur avons-nous pas assez dit comme elles étaient essentielles à nos vies ? C’est comme ça quand on s’imagine que ça durera toujours, on oublie de dire.
La tristesse a pris le pas. En un souffle qui claque et qui gronde, nous avons perdu des souvenirs et des projets. De la mémoire et du rêve, voilà ce qui est parti en fumée. En vérité, c’est un peu de nous qui est en tas. On se rappelle apprendre l’alpinisme sur l’arête des Cosmiques, on se revoit traverser la reine Meije, on se souvient fièrement debout, à la Tairraz, sur la corniche des Arêtes de Rochefort. Quant à la Lépiney, elle est à rayer de la liste de nos envies. Des pans entiers de notre mythologie alpine sont en bas. Nos posters parlent désormais au passé.
Puis il y eut la conscience. Celle qui fait mal quand elle est prise. On les lisait ces diagrammes, on les écoutait ces spécialistes de mauvais augure. Nous le savions sans y croire. On les voyait ces échelles à n’en plus finir pour prendre pied sur la glace et ces premières longueurs lisses comme du marbre. Nous ne pouvions plus grimper certaines voies, nous pensions bêtement que c’était ça prendre notre part. On s’inquiétait mais réinventer nos pratiques était devenu presque un jeu, une malice. Nous n’étions pas aveugles mais un peu sourds alors la montagne a grondé sa réalité. Le réel c’est quand on se cogne disait l’autre. Pour achever le tout, la montagne a choisi la symbolique de l’effondrement. Ce coup-ci, c’est sûr, c’en est fini.

 

Le premier mouvement de nos cœurs fut la sidération. On les croyait immortelles, qu’elles nous survivent était entendu. Ça nous allait bien. Or, nous les voyons crever. Peut-être ne leur avons-nous pas assez dit comme elles étaient essentielles à nos vies ?

Pour nous consoler, nous avons pioché la carte de la colère. Toutes les gueules sont bonnes à baffer, la génération d’avant et sa passion du pétrole, ce con de voisin qui trempe dehors dans son jacuzzi qui clignote. Ça ne sert à rien mais c’est essentiel. Les minutes de lucidité, on rejoint les coupables, nos heures de diesel et de kérosène pour aller grimper des montagnes moins amochées. C’est cela aussi prendre sa part. On se dit qu’être tous fautifs, surtout l’autre, ça n’incite pas à progresser ; les torts partagés, il n’y a rien de mieux pour l’immobilité.
Et la colère s’est muée en frustration, celle liée à l’impatience. Nous savions qu’elles n’étaient que des gouttes d’eau, les céréales en vrac, le dentifrice maison et le vélo pour aller au boulot, mais comme des idiots, nous nous étions mis à croire que nos gouttelettes sauveraient la Lépiney et tous les massifs de notre Terre. Là, maintenant. C’est à croire que nous aussi sommes devenus des tyrans de l’immédiateté. Il faut que ça paye tout de suite, désormais nous le savons, le ralentissement dont nous faisons chaque jour l’éloge s’applique aussi aux succès et aux espoirs. Il faudra attendre.
Alors la culpabilité a frappé à notre porte. Nous n’en avons pas fait assez et à vie, dans l’histoire des montagnes, nous serons la génération qui les a vues se fracasser d’être à ce point négligées. C’est arrivé à ce moment, lorsque nous étions aux manettes, lorsque nous prenions notre quart d’humanité. Certains de nos enfants sont déjà en colère, doit-on leur dire que c’est pas nous qui avons commencé ?
Mais comme l’optimisme doit l’emporter jusqu’à le faire parfois sans raison, on se dit que nous serons peut-être la génération du basculement, celle qui inversera la marche infernale du réchauffement. Nous ne le saurons jamais, nous ne les verrons jamais les bienfaits de la gouttelette. Elle sera là notre noblesse.

Comme des idiots, nous nous étions mis à croire que nos gouttelettes sauveraient la Lépiney et tous les massifs de notre Terre.

Puis nous sommes remontés sur les montagnes qui tiennent encore debout, un peu inquiets de mourir avec leur morcellement mais en nous disant que nous l’aurions un peu mérités. Très vite, cette idée nous est sortie de la tête, le mouvement est à ce point magique que nous ne pensons plus à réfléchir. Nous sommes parvenus au sommet, la joie est venue se mêler au bal des sentiments. Nous avons regardé au loin comme nous le faisons à chaque fois et nous avons vu le Monde, l’autre, là-bas, celui où le dérèglement climatique tue des enfants et exile des peuples, dans l’horreur de tout perdre et l’injustice de n’y être pour rien.
Conscients de cet ailleurs, notre égoïste chagrin s’est tu. Dans notre cas, même si nous lui vouons une adoration qui nous dépasse, seul notre terrain de jeux a été démantelé et seul un pan de notre vie bouleversé, fût-ce le plus savoureux. Nous causons beaucoup, nous endurons si peu.
Est alors revenue quelque chose qui a à voir avec la culpabilité, ce sparadrap dont on ne se débarrasse pas en un battement d’âme. La culpabilité de notre vision étriquée. C’est aussi parce nous voyions les montagnes comme d’adorables attractions autour desquelles nous avons organisé nos vies d’Hommes pressés de jouer qu’elles ont souffert à ce point. Cette frénésie d’activités autour et dessus, elles s’en seraient bien passées.
Et comme souvent, c’est le questionnement qui a le dernier mot. Il vaut mieux que toutes les certitudes. Si demain, ces experts auxquels nous avons peu cru, nous disent, chiffres sur le cœur, que le dernier espoir de sauver ces montagnes qu’on dit nôtres et qu’on pleure sincèrement est de ne plus y mettre les pieds, jamais de notre vie, que décidons-nous ?
Moi, j’ignore si mon attachement pourrait aller jusqu’à l’absence.
Et pourtant. Il se dit qu’à ce possible se mesure l’amour véritable.