@

À trois jours du 1er tour des élections présidentielles, des grimpeurs associés à une poignée de militants syndicalistes et antifascistes ont voulu manifester, hier dans le quartier du canal Saint-Martin à Paris, leur indignation face à la montée de l’extrême droite dans le paysage médiatique et politique français. Une banderole a été hissée avec succès sur la Porte Saint-Martin, monument historique, avant que la police ne vienne appréhender les manifestants. Au cœur de l’ascension, notre chroniqueur Guillaume Goutte raconte.

Chez les alpinistes, on dit souvent qu’en grimpant on laisse en bas, le temps de l’escalade, les tracas du quotidien et les fracas de l’histoire. La montagne comme refuge, l’escalade comme fuite ; grimper, c’est oublier. C’est sans doute pour partie vrai, du moins dans le ressenti, mais c’est aussi illusoire de penser que les enjeux qui secouent les sociétés humaines sont absents en haute montagne – on le voit bien ne serait-ce qu’avec les impératifs écologiques – ou que les rapports de classes se gomment au sein d’une cordée ou le soir à la table du refuge.

Pour autant, les alpinistes ne sont pas particulièrement dépolitisés. Et l’histoire de l’alpinisme et de l’escalade est parsemée d’engagements et de coups d’éclat politiques, plus ou moins ouvertement revendiqués et médiatisés. Engagements écologiques (lutte contre la THT dans les Hautes-Alpes, happenings de Mountain Wilderness…), actions humanitaires (récolte de vêtements et de nourriture pour les réfugiés ukrainiens par des clubs d’escalade de la FSGT), secours aux migrants dans le Briançonnais : les grimpeurs savent investir politiquement – au sens noble du terme, loin des considérations partidaires – leur savoir-faire et leurs terrains de jeu.

les grimpeurs savent investir politiquement
leur savoir-faire et leurs terrains de jeu

Hautes-Alpes, 2016. Manifestation acrobatique contre l’installation d’une ligne à Très Haute Tension en Guisane ©Ulysse Lefebvre

nous ne sommes plus à l’abri de l’accession au pouvoir
du Rassemblement national

C’est ce que nous avons décidé de faire, hier jeudi 7 avril, à Paris. Ce « nous », en l’occurrence, ce n’est pas que des grimpeurs. Il y en a dans le lot, mais il s’agit avant tout d’une poignée de militants syndicalistes et antifascistes déterminés à ne pas laisser la rue aux discours de haine et aux parades de l’extrême droite. Certains ont le goût des hauteurs et des escapades verticales, d’autres ont le vertige.

L’action est planifiée depuis plusieurs semaines, son objectif est clair : alors que l’extrême droite s’impose dans le paysage médiatique et politique, que les agressions fascistes se multiplient et que nous ne sommes plus à l’abri de l’accession au pouvoir du Rassemblement national, nous voulons frapper fort, à quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle. Nous avons organisé des manifestations de rue, distribué des tracts dans les quartiers pour démonter le discours social de l’extrême droite, mis en place des formations syndicales, mais, aujourd’hui, nous voulons marquer les esprits par une action directe un brin audacieuse.

 

L’idée de déployer une grande banderole en haut d’un bâtiment symbolique, au coeur de Paris, à la vue de centaines de passants, s’impose très vite. Et notre choix se porte sur la porte Saint-Martin, au croisement de la rue du Faubourg-Saint-Martin et des boulevards Saint-Denis et Saint-Martin, à deux pas de la place de la République. Il s’agit d’un vieil édifice, érigé en 1674, sur ordre de Louis XIV, haut de 18 mètres. Il est aujourd’hui classé aux monuments historiques et les téléphones des touristes l’immortalisent tous les jours. Un endroit idéal, en somme, pour notre action.

Comme en montagne, nous craignons les caprices du ciel

Jeudi 7 avril, nous nous retrouvons tous à la Bourse du travail de Paris, à 18 heures, pour se regrouper et faire un point. Tout le monde n’est pas au courant de tous les détails, certains ne connaissent même pas le lieu choisi : la discrétion se cultive en amont pour éviter que tout ne capote au dernier moment. Le groupe se scindera en deux : d’un côté, les grimpeurs, de l’autre, ceux qui resteront au pied de la porte Saint-Martin pour aider au maintien de la banderole, lancer des slogans et distribuer des tracts aux passants.

Comme en montagne, nous craignons les caprices du ciel et nous nous préoccupons de la météo. Le ciel est plutôt dégagé, il ne fait pas trop froid, mais le vent souffle fort par moments. C’est notre principale inquiétude : s’il souffle trop, il pourrait gêner le déploiement de la banderole – 10 mètres de long, 3 mètres de haut –, malgré le dispositif prévu. La pluie aurait aussi pu nous chagriner, mais, sur ce point, la météo est plus clémente que prévu.

Aucun képi à l’horizon

À 19 heures, nous chargeons la banderole et une échelle dans la camionnette, puis on décolle de la Bourse du travail par petits groupes de quatre personnes. Autour de la place de la République, les camions de police sont nombreux, mais ils ne sont pas là pour nous ; quelques heures avant, les soignants manifestaient pour plus de moyens et de reconnaissance. Au pied de la porte Saint-Martin, aucun képi à l’horizon, l’action n’a donc probablement pas fuité. Nous jetons quelques regards aux toits parisiens, guettons le comportement de quelques bâches tendues pour des travaux, histoire de prendre la mesure de la force du vent là-haut. Tous les voyants semblent au vert.

Pour accéder au toit de la porte Saint-Martin, nul besoin d’épater la galerie avec force mouvements d’escalade acrobatique. Pas de lolotte, de pied-main ou de Dülfer, il suffit de poser une échelle pour atteindre, 4 mètres plus haut, une petite porte qui donne accès à l’intérieur du pilier, où se trouve un étroit escalier en colimaçon qui mène au sommet. Échelles, marches… c’est comme une voie normale en Himalaya. C’est certes moins spectaculaire que de jouer les Spider-Man, mais c’est aussi moins dangereux – parmi les douze militants à monter là-haut, tous ne sont pas des grimpeurs. C’est aussi une façon de respecter cet édifice classé aux monuments historiques ; comme lors d’une marche d’approche ou d’une randonnée, emprunter les sentiers plutôt que de tracer droit dans la pente permet d’éviter d’abîmer son environnement.

l’échelle est déployée et la cordée antifasciste s’élance

©Brice Le Gall

À 19 h 15, nous faisons une première tentative : la camionnette se gare au milieu de la route et met les warnings. On s’apprête à décharger l’échelle et la banderole quand deux camions de gendarmes et une ambulance de la sécurité civile, toute sirène hurlante, déboulent de la rue du Faubourg-Saint-Martin. Ils ne viennent pas pour nous, bien sûr, mais notre camionnette gêne leur passage et nous sommes obligés d’aller nous garer ailleurs, plus loin. Chou blanc. Tant pis pour la proximité, nous traversons le boulevard Saint-Denis, récupérons l’échelle et la banderole et, à la vue de passants interloqués, nous rejoignons le pilier de la porte. Ensuite, tout va très vite : l’échelle est déployée et la cordée antifasciste s’élance à l’assaut du ciel.

Porter une banderole aussi imposante sur une échelle un peu branlante n’est pas ce qu’il y a de plus rassurant dans la vie, même s’il ne s’agit que de grimper 4 mètres. Nous ne devons pas traîner, l’objectif étant d’être là-haut avant que les flics ne débarquent : une fois sur le toit, ils ne pourraient nous déloger qu’avec le concours d’un groupe d’intervention spécialiste de ce genre d’opérations en « altitude ». Contrairement aux escalades en montagne, voir débouler un gendarme avec un baudrier et des mousquetons ne serait pas, ici, synonyme de secours… mais c’est fort peu probable !

Nous allumons les frontales et poursuivons l’ascension

©Brice Le Gall

Une fois cette « rimaye » passée, on arrive dans le pilier. C’est sinistre : il fait noir et, surtout, nous entrons dans le donjon des pigeons du coin. Une odeur puante se dégage de l’endroit, les marches sont couvertes de fiantes et d’oeufs cassés, un cadavre de pigeon se décompose dans un coin. Finalement, c’est le passage le plus désagréable. Nous allumons les frontales et nous poursuivons l’ascension.

Arrivés sur le toit de l’arche, nous avançons, accroupis. Nous ne crions pas victoire, car, dans cette ascension, atteindre le sommet n’est pas l’aboutissement de l’entreprise, ce n’en est qu’une étape – certes déterminante. Une fois chacun à sa place, nous balançons les cordes qui lestent la banderole par-dessus le parapet, et nos camarades restés en bas les attrapent. Puis nous commençons soigneusement le déploiement de notre immense bâche, qui peu à peu s’impose sur la porte, dévoilant son message : « Face à l’extrême droite, résistance ». Des fumigènes sont craqués et des slogans lancés, du haut de la porte comme en bas. L’accueil des passants et des riverains est au rendez-vous et chaleureux : on nous applaudit, on nous prend en photo, on nous filme. L’action est réussie.

©Brice Le Gall

Nous restons environ trois quarts d’heure en haut de notre arche. Les cordes du bas se détachent un peu trop vite, lâchées par les oeillets un peu trop fragiles de la banderole, mais ça n’affecte pas trop le rendu. Le soleil, lui, commence à décliner sur les toits de Paris. Notre ville est magnifique.

« Face à l’Extrême Droite, Résistance »

En bas, la police est finalement arrivée, en nombre. Elle nasse les camarades rassemblés sous la porte. Nous entamons la descente, bien conscients de ce qui nous attend dans la vallée, mais le coeur joyeux d’une action réussie. Les flics nous cueillent au pied de l’échelle ; ils ne sont pas violents, plutôt aimables, même. Ils relèvent nos identités, prennent des photos et nous retiennent pour une durée… indéterminée.

Les camarades restés au sol sont libérés assez rapidement ; nous, les grimpeurs, avons le droit à quelques dizaines de minutes de nasse en plus, au bout desquelles nous sommes relâchés avec la promesse d’être verbalisés pour « intrusion dans un monument historique » – le prix de quelques bières au refuge du Goûter. Trois dirigeants syndicaux sont embarqués dans une camionnette de police pour être interrogés ; ils seront libérés vers 22 heures, avec une convocation fixée au 2 mai pour « organisation d’une manifestation non déclarée ».

Finalement, l’ascension ne fait que commencer… Nous en sommes toutes et tous conscients. Mais notre cordée est solide et déterminée, prête à affronter toutes les tempêtes qui s’annoncent.

438 Shares
Copy link