Adieu Guillaume

Guillaume Pierrel est mort en montagne. Écrire ces mots est presque impossible. Guillaume était un ami. Il a été emporté par une avalanche au Pakistan. Il était guide, skieur, alpiniste, réalisateur. Il était devenu, en quelques années, l’une des figures les plus marquantes du ski de pente raide. Mais l’énumération de ses réalisations, aussi impressionnante soit-elle, ne dit pas vraiment qui il était. Derrière sa gueule d’acteur et son sourire désarmant, Guillaume avait un coeur en or.

Équilibre et élégance. Alpinisme version Guillaume Pierrel. ©Jocelyn Chavy

Guillaume avait skié depuis le sommet du Gasherbrum II, à 8035 mètres. Il avait descendu le Linceul, cette écharpe de neige suspendue dans la face nord des Grandes Jorasses. Il avait posé ses skis dans l’improbable Niche des Drus, trente-huit ans après Bruno Gouvy. Aux Grands Charmoz, il a skié avec Aurélien Lardy l’improbable face nord, achevant ainsi sa propre trilogie de ski extrême, et répétant une ligne qui n’avait plus été skiée depuis près de trente ans.

En Nouvelle-Zélande, avec Christina Lustenberger, il avait ouvert en quelques jours trois lignes dans les Alpes du Sud, dont Hunter’s Moon sur l’Aoraki–Mont Cook. Cette dernière descente, mille mètres de neige dure et de pente exposée, comptait parmi les plus difficiles qu’il ait réalisées. Quelques mois plus tard, les deux skieurs avaient signé la première descente à skis du mont Robson, le géant des Rocheuses canadiennes, par un immense couloir de près de 3000 mètres de dénivelé.

Guillaume aimait les lignes rares, ou celles qu’on n’imagine guère être skiables

Ces descentes suffiraient à remplir plusieurs vies de montagnard ou de skieur-alpiniste d’exception. 

Il aimait les sommets sauvages et les lignes rares, celles que l’on voit à peine ou bien que tout le monde voit sans imaginer qu’elles puissent être skiées, comme à la pointe Louis Amédée avec Vivian Bruchez. Il pouvait observer longtemps une face, attendre que la neige s’y dépose, que l’impossible devienne seulement très difficile : c’est la méthode qu’il a employé en observant le Linceul depuis la Flégère avant de le skier un …11 novembre. 

Avant de s’engager, il cherchait qui était passé là. Il retrouvait une photographie, un nom oublié. Il remontait le fil. Je me souviens de son enthousiasme, à l’occasion de son premier film, O’Parizad, à l’idée de rencontrer Louis Audoubert, grand guide passé par le Gasherbrum avant lui. Un enthousiasme contagieux.

Guillaume Pierrel ©JC

Au Gasherbrum II, Guillaume, Tiphaine Dupérier, Boris Langenstein et Aurélia Lanoë ont choisi l’éperon ouvert par l’expédition française de 1975. Ils ont gravi le sommet sans oxygène et sans porteurs d’altitude, puis sont redescendus à skis. Un exploit. Mais Guillaume avait choisi de raconter autre chose. Son film O’Parizad rendait hommage à Louis Audoubert et à ses compagnons, à ces cordées des années 1970 qui avaient défriché l’itinéraire et dont Guillaume reprenait l’héritage.

C’était profondément lui : connaître la montagne, et mieux, en connaître l’histoire et celle des alpinistes qui s’y sont succédés.

Connaître l’histoire de la montagne et celle des alpinistes qui s’y sont succédés

Dans la Niche des Drus, il avait retrouvé l’ombre flamboyante de Bruno Gouvy. Aux Grands Charmoz, celle d’Emmanuel Ballot. En Nouvelle-Zélande, il avait baptisé une descente Mullet Direct en mémoire de l’alpiniste américain Michael Gardner, disparu au Jannu. L’alpinisme, ou le ski de pente raide, est une culture autant qu’une pratique, une mémoire transmise entre amoureux des cimes. Vosgien établi à Chamonix, Guillaume avait aussi bouclé les 82 4000 des Alpes, une fierté.

Pour lui, l’alpinisme, ou le ski de pente raide, est une culture autant qu’une pratique

Il avait aussi le goût des aventures collectives. On ne parle pas de Guillaume sans citer Boris Langenstein, Tiphaine Dupérier, Lucien Boucansaud, Vivian Bruchez, Adèle Milloz (†), Aurélien Lardy, Christina Lustenberger et tant d’autres. Dans un milieu qui transforme parfois les alpinistes en héros solitaires, Guillaume parlait de ses amis, de ses compagnons, de ce qui avait été vécu ensemble. 

Contamine-Négri au Tacul. Le ski version Guillaume Pierrel. Un couloir descendu à vue avec Mike Arnold (à droite). ©JC

Guillaume avait de l’ambition, sans l’égocentrisme qui accompagne parfois les grandes ambitions. Il pouvait s’attaquer aux sommets les plus intimidants et conserver une forme de légèreté, une curiosité, l’envie de vivre une histoire qui dépasserait la seule difficulté technique.

La Madone en était peut-être la plus belle expression. Avec son grand ami Lucien Boucansaud, Guillaume était parti relier sept statues de la Vierge installées sur sept sommets du massif du Mont-Blanc, entre France, Italie et Suisse. Ils avaient joyeusement effectué les liaisons à pied, à vélo et en parapente. L’enchaînement aurait pu devenir une démonstration supplémentaire d’endurance, de segments Strava. Pas du tout. La Madone est un voyage parmi les récits, les croyances et la mémoire des hommes, et un beau film co-réalisé avec Laurent Jamet, primé à plusieurs reprises.

Les montagnes nous parlent : elles sont peuplées de souvenirs, de symboles et de vies disparues. Il est aujourd’hui terriblement douloureux de constater que Guillaume vient à son tour de rejoindre cette mémoire. 

 ©JC

Je n’entendrai plus sa voix de stentor qui retentissait : « Alors le Joce, comment ça va ? ». Mais je veux me souvenir de la manière dont il vivait. De son appétit pour les projets et pour les rencontres. De sa capacité à transformer une idée absurde – genre, skier la Niche des Drus – en une aventure dans la vraie vie. De son regard sur les montagnes, celui d’un explorateur toujours attiré par un fin couloir improbable, un itinéraire oublié.

Nous continuerons à admirer les lignes qu’il a skiées. Le Linceul restera suspendu au-dessus du vide. La Niche blanchira encore au milieu du granite des Drus. Depuis la vallée, la face nord des Grands Charmoz attirera toujours le regard. Le Gasherbrum II continuera de faire rêver des générations d’alpinistes, comme l’Aoraki et le Robson.

Ces montagnes seront désormais différentes pour ceux qui ont eu la chance de connaître Guillaume. Son passage y restera associé. Ses images et ses films, ses aventures continueront d’infuser.

À sa famille, à ses proches et à tous ses amis, je pense avec une immense tristesse.

Adieu Guillaume. Les montagnes avaient déjà tant d’histoires et de légendes. Elles raconteront désormais aussi la tienne.