Le 11 novembre, Guillaume Pierrel et Boris Langestein ont skié le Linceul aux Grandes Jorasses. Si la face nord est un aboutissement pour beaucoup d’alpinistes, les skieurs de cette pente suspendue dans la face nord se comptent sur les doigts des deux mains, à peine. Récit en exclusivité de Guillaume Pierrel.
C‘est le genre de pente qui malgré sa célébrité, n’a attiré que de très rares skieurs. Fichée sur le rebord de la face nord des Grandes Jorasses, la pente du Linceul est un toboggan sur le vide, celui des trois cent cinquante mètres de goulottes qui permettent d’y accéder. Vendredi 11 novembre, Boris Langenstein et Guillaume Pierrel remontent les goulottes en conditions délicates, puis ils slaloment en suivant les plaques de neige collée sur la vitre du Linceul. À 15 heures, ils chaussent les skis sous l’arête des Hirondelles. Ils rentrent dans le club des très rares skieurs à poser leurs spatules dans la face nord des Grandes Jorasses ! Les deux compères, qui ont gravi et skié le Gasherbrum II en 2021 avec Tiphaine Dupérié et Aurélia Lanoé, ont réussi leur pari. Voici le récit de Guillaume Pierrel, aussitôt parti grimper en Jordanie, une activité plus courante à l’automne que de chausser les skis en face nord des Jorasses.
Approche au clair de lune. Le Linceul est bien visible à gauche. ©Guillaume Pierrel – Boris Langenstein
Passage de la rimaye, avec l’éperon Walker à droite. ©Guillaume Pierrel – Boris Langenstein
Une poignée de skieurs pour la face nord
« C’est sûr que chausser les skis pour la première fois de l’hiver dans la face nord des Grandes Jorasses c’est un peu bizarre », concède Guillaume Pierrel. « Je n’avais pas skié depuis le début de l’été [au Denali en Alaska avec Gaspard Ravanel, ndlr], mais depuis un mois je jumelle le Linceul depuis la Flégère : je suis monté plein de fois, d’abord avec le télé puis à pied, en descendant en parapente, et j’ai pu voir que la face gardait la neige». Guillaume Pierrel a cette idée : skier le Linceul, cette pente qui se déverse plein gaz dans la face nord des Grandes Jorasses.
Ouvert par René Desmaison et Robert Flematti en janvier 1968, en huit jours (!) et en plein tempête, le Linceul inaugurait la première retransmission à la radio où Desmaison, tous les matins, racontait son bivouac en face nord. Le Linceul marque aussi l’apogée, ou la fin, de l’alpinisme traditionnel en neige et glace, avant l’avènement du piolet-traction par Walter Cecchinel entre autres au couloir nord des Drus ou au Grand Pilier d’Angle début 70.
En 1995, c’est deux « sales gosses » (titre du livre de S. Beaugey) de la vallée, Sam Beaugey en ski et Dédé Rhem en snowboard qui ont l’idée de remonter les goulottes du Linceul pour aller skier la pente suspendue. Quelques jours plus tard la première répétition est l’oeuvre d’un autre skieur magistral, et rapidement disparu, Emmanuel Ballot – qui skiera le névé de la face nord des Grands Charmoz au mitan des années 90.
Chausser les skis pour la première fois de l’hiver dans la face nord des Grandes Jorasses c’est un peu bizarre. Guillaume Pierrel
Il faut attendre 2016 pour voir de nouveaux skieurs dans la face nord des Grandes Jorasses : en mai, le trio Jean-Yves « Blutch » Fredriksen, Charles Dubouloz et Yann Borgnet réussissent la descente à skis du Linceul, malgré des chutes de pierres qui proviennent du bouclier de la Walker. Depuis ? Rien, malgré une certaine popularité du ski de pente raide : des itinéraires mythiques comme le Nant Blanc à la Verte ou l’Aiguille Blanche de Peuterey vont voir quelques répétiteurs, mais personne ne semble vouloir remettre les skis dans les Grandes Jorasses. L’ambiance « extraordinaire » de la face nord n’y est pas pour rien, ni son éloignement.
Guillaume, avec le pilier où se déroule la Gousseault Desmaison à gauche. ©Guillaume Pierrel – Boris Langenstein
« La face est bien visible aux jumelles depuis la Flégère mais il faut y aller, et le seul moyen de savoir si la neige a collé, c’est de remonter les goulottes», précise Guillaume Pierrel. En octobre, il ne trouve personne, étrangement (!), pour tenter le coup, jusqu’au retour du Népal de Boris Langenstein. « Fin août Ludo Ravanel nous a expliqué que le Linceul et les Jorasses n’avaient pas été trop dégradés par la chaleur, et ensuite il y a eu plusieurs épisodes d’orages ou de mauvais temps, où la neige s’est mise à coller à la glace. J’ai commencé à y croire…» Jeudi 1à novembre, les deux amis montent au refuge de Leschaux en partant des Bois. Le lendemain matin, la lune va éclairer leur chemin, mais pas effacer leurs doutes.
Le seul moyen de savoir si la neige est bien collée à la glace, c’est d’y aller.
Première difficulté, la goulotte initiale. « De la neige inconsistante et raide, rien d’extrême mais ce n’était clairement pas en condition », raconte Guillaume Pierrel, qui a mis une broche et un coinceur en tout et pour tous ces soixante mètres initiaux. « Plus haut, on avait de la neige couic, c’était mieux. On avait des doutes sur l’état de la pente proprement dite, mais Bob [Langenstein] était motivé » Alors feu.
Boris et Guillaume, heureux, à la rimaye. ©Guillaume Pierrel – Boris Langenstein
Des virages mythiques
« Nous nous sommes arrêtés une à deux longueurs sous les Hirondelles, avec de la glace raide et du caillou au-dessus. C’est raide au départ, et plus ensuite, la pente est un peu bombée. Je n’avais pas skié depuis l’Alaska. Alors le premier virage est le plus difficile ». Il faut skier droit, puis traverser avec l’énorme pilier de la Gousseault-Desmaison à main gauche. « Plus bas, on a eu une neige compacte, une neige froide, une neige de cinéma, explique Guillaume. Ensuite, nous avons descendu les goulottes en six rappels, sur becquets, à l’exception d’une lunule sèche ». À peine deux heures plus tard ils sont à la rimaye, heureux du coup qu’ils viennent de jouer. « C’est fou l’ambiance qu’il y a dans cette face. C’est mythique ! Ce n’est pas du grand ski, le ratio ski / marche est bien défavorable, mais l’ambiance vaut toute l’approche du monde ! » conclut Guillaume, alors que l’hiver n’a pas encore officiellement commencé.







