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Les réseaux sociaux ne sont pas la panacée mais de temps à autre ils peuvent servir à quelque chose. Mais depuis peu, je vois fleurir de nombreuses maximes ou adages qui ne sont au final qu’une nouvelle injonction au bonheur. « Pense à ceci, fais cela, ouvre ton esprit sur… » et la vie sera bien meilleure. Donc non, nous n’avons pas tous envie de baigner dans une béatitude benoîte. Je préfère vivre les instants présents… mince, une autre foutue maxime. Deuxième épisode de cette traversée de la Nouvelle-Zélande à pied, propice à l’introspection.

Il y a peu, j’ai reçu celle-ci : « Seul on va plus vite, à deux on va plus loin ». Le long du trek Te Araroa, en dehors des moments où je suis trop épuisé (et il y en a…), j’ai le temps de réfléchir. Je me demande donc si c’est en rapport avec ce genre d’aventure. Si cela concerne une relation de couple, ou dans le cadre du travail, je comprends à peu près le concept, et encore… Si elle fait référence au trek, c’est beaucoup plus compliqué. Le trek représente tout de même 7 mois de mon activité principale.

« Seul on va plus vite », ce serait tout de même bien pour m’arranger tout ça : plus tôt au camp pour le repos, la cuisine, et tout le reste. Mais si je vais plus vite dans un même temps imparti , il me reste du temps pour aller plus loin. Non ?
« À deux on va plus loin », ok, mais plus loin que quoi ?

 

À deux on va plus loin. Mais plus loin que quoi ?

Conversations solitaires

 

Je prends la direction de Bluff au sud de l’île du Sud. Il est vrai que j’ai prévu une incursion sur l’île Stewart, mais à la base elle n’est pas au programme. Donc si je vais plus loin je sors de l’île, je dépasse ma destination, j’attaque l’océan, direction l’Antarctique… Chouette idée mais peu réaliste, non ? Et si c’était juste plus loin, un peu plus loin, ça devient complètement ubuesque. Je vous laisse imaginer la conversation :

« – Eh les gars, vous allez dépasser le camp, il n’y a plus rien après.
– Oui, on sait, mais à deux on va plus loin.
– Vous êtes sérieux ?
– Évidemment, mais comme on est deux, on n’a pas vraiment le choix… »

Et puis, c’est un peu restrictif, pourquoi pas à plus ? Rappelez-vous de cette chanson : « Pose les deux pieds en canard. C’est la chenille qui redémarre »…mais là, j’ai bien peur que l’on aille moins vite, beaucoup moins vite. Et sûrement beaucoup moins loin.

En tout cas, en ce moment sur le second et le troisième tronçon du Te Araroa (sur les 79…), de The Northlands Forest à Islands Bay, que vous soyez seul ou à plusieurs et bien vous êtes tout de même seul. Ce sont les réelles premières montées après la plage, même si les collines ne dépassent pas 800m, les chemins sont raides et selon la météo, boueux. Tout le monde cherche encore son rythme, ce sera donc seul pour aujourd’hui et pour un certain nombre de jours suivants.

Unis dans le vert, la loi de la canopée.  ©Laurent Boiveau

Un nouveau rapport à l’horizon qui passe de à perte de vueQuasiment rien. La végétation nous laisse un passage, mais c’est tout.

Le chemin des arbres

 

Seul, oui, ce qui permet de se concentrer sur l’extérieur. C’en est terminé du bruit de la mer de Tasmanie, place aux nombreux chants d’oiseaux, au souffle du vent dans la canopée, aux grincements des troncs qui frottent les uns contre les autres. Les couleurs ont aussi radicalement évoluées. Le bleu intense de l’eau, le jaune des dunes ont été remplacés par un dégradé de vert, une coloration qui domine très largement à l’intérieur des terres. Il faut l’avouer.

Les odeurs ont aussi inévitablement changé. La tonalité iodée a disparu, les senteurs florales ont pris le dessus. Les effluves de jasmin et de chèvrefeuille viennent raviver nos capteurs olfactifs. La senteur boisée est bien entendu, elle aussi, bien présente, il fallait s’y attendre.

La dernière modification, mais pas des moindres, est le changement radical de notre rapport à l’horizon. De « à perte de vue » nous passons à « quasiment rien ». La végétation nous laisse un passage, mais c’est tout. Dans sa compétition pour recevoir le maximum de rayons lumineux, elle ne nous prend pas vraiment en compte…

 

C’est dans cet univers de jungle où l’arbre emblématique de Nouvelle-Zélande (Kauri) se développe majestueusement que nous évoluons. Les fougères arborescentes et les diverses variétés de palmiers ne sont pas en reste. Ils occupent la moindre parcelle plus ou moins humide. En effet qui dit vert, dit eau. Qu’elle vous arrive par le haut ou que vous pataugiez dedans, elle est omniprésente. Une belle façon de couper avec la plage des premiers jours. Bien évidemment, la Nouvelle-Zélande n’est pas restée à l’état originel. C’est donc par de franches ruptures que l’on retrouve les nombreuses fermes qui jalonnent le tracé. C’est aussi à ce moment que l’on trouve les autres traverseurs du Te Araroa, dans la végétation s’ils étaient invisibles, ils redeviennent des points de repère, tant devant que derrière soi.

Et peu importe que nous soyons à nouveau deux, trois ou plus, nous n’irons pas plus loin que le camp salvateur. C’est même souvent en mode cramipède que l’on rejoint certains soirs notre tente. Une nouvelle étape dans l’évolution où le bipède arrive complètement cramé au bivouac.

 

Plus que 2759 km ;-).

Le Ka kite ano, Laurent.

Le kiwi en phase d’adaptation à la boue sylvestre.
©Laurent Boiveau

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