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Gemma et Alastair sont comme frère et sœur. Néo-zélandais, leur île ne leur a vite plus suffi. Deux êtres élevés sous les quarantièmes rugissants pour qui montagne grondante rime avec exploration et engagement. Depuis le bush néo-zélandais jusqu’aux glaces verticales du Canada, suite et fin de notre série Drôles de rencontres.  

Les néozélandais, même expatriés, gardent une âme de pionniers. La nature, la grande, la wildlife comme ils la nomment, les attire, les électrise. Pas grand-chose à voir avec la montagne à marmotte des Alpes du Vieux Continent. De l’autre côté du globe, la montagne vit en accélérée. Crevasses, séracs, avalanches, tempêtes, la Nouvelle-Zélande déploie son arsenal contre ses alpinistes. « Sous 40 degrés, il n’y a plus de loi, mais sous 50 degrés il n’y a plus Dieu » dit un dicton marin. Les quarantièmes rugissants ont beau déployer leur puissances sur l’île, les kiwis, impassibles sans foi ni loi, se sentent chez eux. Ce n’est pas un hasard si l’Everest a été conquis pas Edmund Hillary. Comme tous ceux qui habitent des terres de grands espaces, les kiwis sont durs au mal. Dans le bush néo-zélandais ou dans le blizzard des rocheuses canadiennes, la nature dans toute sa splendeur leur a appris à conserver en eux partage et hospitalité, comme une boule chaude d’humanité soutirée aux éléments. C’est la leçon de Gemma et Alastair.

 

 

Gemma et Alastair épaulent les français hirsutes, Heart Mountain, Canada ©Arthur Lachat

La route des glaces

Février 2017. Nous sommes en passe de quitter ce paradis isolé qu’est la Nouvelle-Zélande. En guise d’adieu, nous grimpons sur le Cloudy Peak, suite à l’invitation de Steven Fortune, un des grands noms de l’alpinisme néo-zélandais d’aujourd’hui. Si on devait comparer, Steven est un peu le Christophe Moulin des kiwis, mentor et fondateur de l’équipe nationale d’alpinisme en Nouvelle-Zélande, l’équivalent de notre Groupe Excellence Alpinisme National (GEAN). Quand nous lui disons que nous nous envolons pour le Canada et Canmore en Alberta, il nous recommande aussi sec d’aller toquer chez Gemma qui habite là-bas pour un ou deux ans. Toute l’équipe kiwi était partie s’essayer aux structures glacées des Rocheuses en janvier. Sidérés par les possibilités de cet Eden glacé, Gemma et Alastair ont décidé de rester quelque temps user leurs piolets chez ces voisins du froid. Au milieu des champs de poudreuses, et au fond des canyons ouatés par la dernière chute de neige, on se sent vite une âme d’explorateurs. Stupéfaction pour les néozélandais quand ils constatent la proximité des cascades de glace. Pas besoin de bivouacs gelés ou de sacs au poids assommant. Les approches sont ridiculement courtes et pour une fois, la montagne paraît presque accueillante dans son écrin glacé. Le confort canadien gagne Gemma et Alastair dans leur maison de Canmore. Par grand froid ou grande flemme, il nous arrive aussi à nous, français serrés dans le coffre de leur voiture, d’aller nous réfugier dans ce havre néo-zélandais.

Le vol de l’albatros selon Alastair. ©Gavin Lang

Gemma dans la cascade de glace Borgeau Left, Bow Valley. © John Price

Kiwis double face

A peine débarqué dans le froid saisissant de l’Alberta canadienne, nous rencontrons Gemma et Alastair. Si nos deux nouveaux amis semblent unis par des liens fraternels, ils ne se ressemblent pas. Gemma, grande blonde dégingandé aux allures garçonnes porte l’accent kiwi en étendard partout où elle va. C’est elle qui vient nous chercher pour nous proposer le gîte et le couvert quand le mercure tombe sous les -20°C la nuit. Ancienne party girl repentie, le piolet est devenu une extension de son bras. C’est elle qui garde les pieds sur terre pendant qu’Alastair tire des plans sur la comète. 

Chez Alastair, on remarque d’abord les yeux. Ils vous sautent au regard. Des yeux de dément, fixes, comme plongés dans des réflexions extravagantes qu’il mûrit en attendant de les laisser éclater. Il a gardé de son séjour londonien une aisance toute anglaise dans la pique sarcastique. Il ne tient pas en place et se jette de projets en aventures dans une boulimie d’action peu commune. Après Londres et l’Australie, le voilà sur la liste des nominés au Piolet d’Or pour l’ouverture d’une voie au Taulliraju (5830m) au Pérou, avant de partir renflouer les caisses à bord d’un chalutier pêcheur de crevettes au nord de Vancouver. Le tout relayé par un Instagram qui le suit dans ses succès comme dans ses déboires.

Le Canada comme point de rendez-vous de l’alpinisme pour se confronter aux dimensions gigantesques de la nature

Ce sont Gemma et Alastair qui vont véritablement nous intégrer dans le cercle des grimpeurs canadiens. A tel point que nous finirons par nous sentir locaux au bout d’un mois et demi passés dans la voiture, derrière le supermarché du coin. Tout le monde se connaît et les nouvelles vont vites dans ce microcosme des grimpeurs vagabonds aux barbes inégales et aux doudounes trouées. Au milieu des montagnards internationaux, l’ambiance est presque familiale, avec comme l’impression de vivre une gigantesque cousinade internationale. Le Canada comme point de rendez-vous de l’alpinisme pour se confronter aux dimensions gigantesques de la nature avant d’aller se jeter de nouveau corps et âmes à l’aventure aux quatre coins du globe.

Gemma grimpe dans le donut : résumé canadien. ©Arthur Lachat

Ballades sommitales 

Deux ans après notre incursion canadienne, je sors sur la terrasse du refuge du Couvercle pour admirer le coucher de soleil sur les Grandes Jorasses. Nous sommes en plein mois de septembre mais les conditions en montagne sont estivales, très sèches. Trois jours avant, l’arête des Grands Montets accueillait mon bout de matelas pour quelques heures de nuit. Si proche et si loin on apercevait les lumières festives de Chamonix, un paradoxe local auquel je ne m’habituerai jamais. En face, les Drus sont illuminés en intermittence par les projecteurs des hélicoptères. Secours ? Touristes ? Je n’ai la réponse que trois jours plus tard sur la terrasse du Couvercle. Dans le crépuscule, trois silhouettes poussent la porte du refuge, cheveux hirsutes, petits sacs et quincailleries débordant de toute part. Ils parlent peu, mais soudain j’aperçois l’éclair de deux yeux fous sous le casque. Alastair se tient devant moi, après quatre jours d’une traversée démesurée en altitude, depuis l’arête des Flammes de Pierre jusqu’à l’Aiguille Verte en passant par l’Aiguille sans Nom et les Drus. En mode léger pour avancer plus vite, sans trop manger. Les hélicoptères étaient pour une autre cordée engagée dans la face. Alpes néo-zélandaises ou chamoniardes, les kiwis ont encore frappés !

La Voix des Cimes

Pendant 9 mois, autour du monde en quête d’aventures et de rencontres montagnardes sur chaque continent, Arthur Lachat et Corentin Mehu se sont rassemblés sous le drapeau de La Voix des Cimes. Ce récit est tiré d’une suite de portraits réalisés à chaud, sur le vif, alors qu’ils prenaient pied sur la Cordillera Blanca péruvienne, après s’être gelés dans les Rocheuses canadiennes et perdus dans le bush néozélandais. Les autres Drôles de rencontre sont sur Alpine Mag avec Slava le porteur kirghize, Moritz l’artiste bavarois et Matthew le gringo péruvien.